Il existe plusieurs manières de découper une année. La nôtre compte quatre saisons, mais le Japon en dénombre jusqu'à soixante-douze. Entre les deux, un système intermédiaire de vingt-quatre périodes solaires, hérité de Chine, continue aujourd'hui encore de rythmer la vie japonaise en influençant les arts et la poésie, en passant par les motifs de kimono, les menus de saison, et bien sûr les estampes ! C'est ce calendrier et les mots poétiques qui le composent qui inspirent depuis des décennies l'artiste contemporain Nishijima Katsuyuki. Nous vous proposons aujourd'hui une promenade à travers quelques-unes de ses estampes, chacune empruntant son titre à l'une de ces saisons ou micro-saisons.
Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Yamawarau
Un calendrier venu de Chine :
L'origine de ce système remonte à plus de 2 500 ans, dans la civilisation chinoise qui s'épanouissait le long du Fleuve Jaune. D'abord mis en place durant la dynastie Zhou, il prendra sa forme définitive avec les Han occidentaux. Pour organiser les travaux agricoles selon la course du soleil plutôt que selon les seules phases lunaires, les astronomes chinois divisent l'année en vingt-quatre périodes solaires (jiéqì 節氣, jiéqì, ou en japonais sekki (節気), d'environ quinze jours chacune. Ce calendrier, dit nijūshi sekki (二十四節気) en japonais, franchit la mer vers le VIe siècle, sous une forme proche de l'original chinois.
Mais le climat du Japon, plus humide et plus contrasté que celui du bassin du Fleuve Jaune, ne correspond pas toujours à ces découpages continentaux. C'est l'astronome de la cour Shibukawa Shunkai qui, en 1685, entreprend de les réviser pour mieux retranscrire les réalités locales. Chaque sekki est alors lui-même subdivisé en trois micro-saisons de cinq jours environ, les kō (候), portant à soixante-douze le nombre total de périodes de l'année : les shichijūni kō (七十二候). Chacune de ces micro-saisons porte un nom poétique : le retour des hirondelles, le chant des grillons sous le porche, ou encore la floraison des chrysanthèmes. Autant de manières de donner aux transformations les plus discrètes de la nature l'importance qu'elles méritent.
Ce calendrier a aujourd'hui perdu son usage officiel, remplacé dès 1873 par le calendrier grégorien. Mais il n'a jamais quitté les arts japonais : les haïkus s'appuient encore sur son vocabulaire saisonnier (kigo 季語, littéralement « mots de saison ») , la gastronomie continue de célébrer les produits de saison, et nombre d'artistes contemporains, comme Nishijima Katsuyuki, y puisent directement les titres de leurs œuvres.
Le printemps (haru 春) :
Le printemps s'ouvre avec le « début du printemps » (Risshun 立春), aux alentours du 4 février, premier des vingt-quatre sekki, qui marque le début de l'année bien avant que le froid n'ait réellement desserré son étreinte. Vient ensuite l' « eau de pluie » (Usui 雨水), aux alentours du 19 février, deuxième sekki du calendrier. Son nom désigne le moment où la neige commence à se changer en pluie : le froid se fait moins mordant, les eaux de fonte gagnent les champs et les rizières, et les paysans se préparent aux travaux de la nouvelle saison. Le printemps se poursuit avec « l'éveil des insectes » (Keichitsu 啓蟄), aux alentours du 5 mars, qui célèbre le réveil de la faune hivernante, puis avec l'équinoxe de printemps (Shunbun 春分) le 20 mars, où le jour et la nuit s'équilibrent parfaitement. Les deux derniers sekki de la saison, « le temps clair et lumineux » (Seimei 清明), aux alentours du 5 avril, et « la pluie des grains » (Kokuu 穀雨), aux alentours du 20 avril, agrémentent le printemps de l'éclaircissement du ciel et les pluies nécessaires aux semis avant de laisser place à l'été.
Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Eau de pluie (Usui)
L'été (natsu 夏) :
L'été débute avec le « début de l'été » (Rikka 立夏), aux alentours du 5 mai, l'un des sekki illustrés par Nishijima. Selon le découpage traditionnel japonais, la saison commence donc dès le début du mois de mai, bien avant les chaleurs les plus intenses. Suivent « les premiers grains mûrs » (Shōman 小満), aux alentours du 21 mai où le grain commence à grossir dans l'épi, puis « la formation des épis barbus » (Bōshu 芒種), aux alentours du 6 juin, qui correspond traditionnellement au repiquage du riz. Vient ensuite le solstice d'été (Geshi 夏至), aux alentours du 21 juin : le jour le plus long de l'année, où le soleil culmine à son point le plus haut.
Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Le début de l'été (Rikka)
C'est également au cours de cette période que se glisse l'une des micro-saisons les plus attendues du calendrier agricole : « la pousse du pinellia » (Hangeshō ou Hangeshōzu 半夏生), qui constitue la toute dernière des trois subdivisions de Geshi, aux alentours du 1er au 6 juillet. Ce nom fait référence à l'apparition d'une plante médicinale, le pinellia à trois feuilles, mais Hangeshō a surtout longtemps servi de repère aux paysans japonais, car traditionnellement les rizières devaient être entièrement repiquées avant cette date, qui marque aussi, dans la plupart des régions, la fin de la saison des pluies (tsuyu 梅雨). Les deux derniers sekki de l'été, « la petite chaleur » (Shōsho 小暑), aux alentours du 7 juillet, et « la grande chaleur » (Taisho 大暑), aux alentours du 23 juillet, referment la saison sur les pics de température les plus intenses de l'année.

À gauche : Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Le solstice d'été (Geshi)
À droite : Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - La moitié de l'été (Hangeshō)
L'automne (aki 秋) :
L'automne commence, paradoxalement, en plein été : le « début de l'automne » (Risshū 立秋), a lieu aux alentours du 7 août, c'est le premier sekki d'une saison qui met encore plusieurs semaines à se faire réellement sentir. Suivent « la fin de la chaleur » (Shosho 処暑), aux alentours du 23 août, puis « la rosée blanche » (Hakuro 白露), aux alentours du 7 septembre, et l'équinoxe d'automne (Shūbun 秋分), aux alentours du 23 septembre. Vient ensuite « la rosée froide » (Kanro 寒露), aux alentours du 8 octobre.
Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Le début de l'automne (Risshū)
C'est au cours de ce sekki qu'apparaît l'une des micro-saisons les plus poétiques du calendrier : le retour des oies sauvages venues du nord pour hiverner au Japon (Kōgan kitaru 鴻雁来). Les toutes premières d'entre elles sont traditionnellement surnommées « les premières oies » (hatsukari 初雁) et sont un motif récurrent de la poésie classique japonaise. Cet évènement précède de quelques semaines seulement l'arrivée du dernier sekki de la saison. Celui-ci s'ouvre aux alentours du 23 octobre : « la descente du givre » (Sōkō 霜降) marque les toutes premières gelées de l'automne.

À gauche : Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Les premières oies sauvages (Hatsukari)
À droite : Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Descente du givre (Sо̄kо̄)
L'hiver (fuyu 冬) :
L'hiver s'ouvre avec « le début de l'hiver » (Rittō 立冬), aux alentours du 7 novembre, puis se poursuit avec « la petite neige » (Shōsetsu 小雪), aux alentours du 22 novembre, lorsque les premiers flocons commencent tout juste à tomber sur les régions montagneuses. Vient ensuite « la grande neige » (Taisetsu 大雪), aux alentours du 7 décembre, l'un des sekki illustrés par Nishijima disponibles à la galerie. Il marque le moment où les chutes de neige s'intensifient véritablement sur une grande partie de l'archipel, en particulier le long de la côte de la mer du Japon. L'année se referme enfin sur le solstice d'hiver (Tōji 冬至), le 21 décembre, jour le plus court de l'année, puis sur « le petit froid » (Shōkan 小寒), aux alentours du 5 janvier, suivi par « le grand froid » (Daikan 大寒), aux alentours du 20 janvier, dernier sekki du calendrier avant que Risshun ne vienne, début février, entamer un nouveau cycle.
Estampe Japonaise de Nishijima Katsuyuki - Grande neige (Taisetsu)
Les estampes de Nishijima sont passionnantes. Simples en apparence, il suffit pourtant de déchiffrer leur titre pour que l'atmosphère d'une saison japonaise vous enveloppe en un instant. Car l'artiste ne se contente pas des kigo, ces mots de saison, qui suffiraient à eux seuls à situer une scène : il glisse aussi ici et là une légende, telle que le kami watashi, quand les divinités quittent leurs sanctuaires au mois d'octobre, ou un détail en apparence anodin, comme un sugidama annonçant la nouvelle saison du saké, ou encore une pancarte évoquant les festivités du Hina Matsuri par la simple mention d'un amazake à la vente… Rien n'est laissé au hasard chez Nishijima. Identifier l'établissement représenté révèle souvent un second niveau de lecture, un clin d'œil que l'on savoure d'autant plus qu'il fallait le chercher. Se plonger dans son univers, c'est franchir la porte de ces boutiques et restaurants traditionnels à travers le papier, et se retrouver au cœur du Japon intemporel.
Nous espérons que cette balade à travers les saisons de Nishijima Katsuyuki vous aura plu. Si l'envie vous prend de pousser, vous aussi, la porte de l'un de ses établissements, n'hésitez pas à venir découvrir notre sélection d'estampes à la galerie !












