utamaro pecheuse d'abalone

L'image des femmes dans les estampes japonaises

La représentation des femmes a toujours été un sujet privilégié dans l'art de l'estampe japonaise, tout comme il l'était également dans la peinture. Inventant une image de la femme "parfaite", magnifiant une beauté idéalisée, les artistes (quasi exclusivement des hommes) vont créer une multitude de portraits qui seront le miroir de leur époque ou le reflet d'un passé glorifié . Courtisanes ou héroïnes, princesses de la Cour ou femmes du peuple, poétesses ou esprits d'un autre monde, elles peuplent les estampes du XVIIIe au XXe siècle.

Dès l'époque Edo, les éditeurs et les artistes d'ukiyo-e vont réaliser de nombreuses séries avec les femmes comme sujet principal. Les courtisanes ainsi que le Yoshiwara, quartier d'Edo (Tokyo) où elles vivaient et où de nombreuses "maisons vertes" ou "maisons de thé " (autrement dit des maison de prostitution) étaient autorisées. Nombre d'artistes ont fait des portraits de ces femmes qui par leur tenue, leurs kimonos magnifiques et sophistiqués, leurs atours, leur coiffure complexe aux chignons décorés d'épingles, étaient des exemples qui dictaient la mode du jour. Leur beauté exaltée, visage fin, corps élancé et pose délicate, donnait une image de la femme tout en finesse, valorisant la douceur, la discrétion, dans le rêve d'une féminité très codifiée.

De Harunobu puis Utamaro au XVIIIe siècle à Hokusai et Kunisada, entre autres, au XIXe, tous les artistes réalisèrent des estampes qui prenaient comme modèles les courtisanes les plus à la mode. C'est parmi ces estampes que l'on retrouvera les chefs d'oeuvres d'Utamaro, le grand portraitiste des femmes. A côté des portraits, de nombreuses estampes vont également décrire les habitudes de ces reines de beautés, représentant leur quotidien, leurs promenades dans les lieux renommés de leur ville (comme les bords de la rivière), les moments de leur journée : temps passé au maquillage, aux bains, jouant de la musique ou s'amusant entre elles, etc.. On retrouve par exemple dans la série d'Utamaro Le cadran solaire des jeunes femmes, chaque heure de la journée représentée par un moment dans la vie des courtisanes . 

Mais loin de cette image de geisha, silhouette élégante au maquillage parfait, maitrisant l'art du koto et de la conversation, les femmes furent aussi représentées comme héroïnes, sujets de grandes épopées ou de faits historiques. C'est principalement dans la deuxième partie du XIXe que des artistes comme Kunisada , Kunichika, Kuniyoshi ou Yoshitoshi, inspirés par ces figures de légendes qu'étaient les onna bugeisha (femmes combattantes), créeront des estampes pour immortaliser leur histoire. Ainsi l'Impératrice Jingu, Tomoe Gozen ou Hangaku Gozen vont régulièrement être prises comme sujet.

Parmi les femmes célèbres, les grandes poétesses et femmes lettrées de la Cour de l'époque Heian, vont aussi être présentes dans de nombreuses estampes. Toujours belles, représentées en référence à leurs oeuvres, images d'une Cour savante, éduquée, témoignant de grandes oeuvres devenues des monuments de la culture japonaise. Ainsi Sei Shonagon, auteure de Notes de Chevet ou Murasaki Shikibu qui écrivit le Dit du Genji (au Xe siècle), ou encore Ono no Komachi, poétesse illustre du IXe siècle, furent souvent des sujets d'estampes, principalement dans la grande période de l'ukiyo-e. 

Célèbres, elles l'étaient aussi, ces femmes figures d'un monde fantastique, fantômes ou esprits qui se matérialisaient au travers de leur corps, tel Kitsune, l'esprit du renard. Ce monde fantastique si présent au Japon, peuplé de croyances ancestrales et animistes sera largement représenté dans les estampes. Il n'exclut pas les femmes qui parfois revenantes, comme la servante Okiku dans la célèbre estampe d'Hokusai, viennent hanter les vivants. Ou, comme dans la série de Chikanobu Les brocards de l'Est dans laquelle on retrouve Dame Tamamo en fait esprit du renard à neuf queues, la Princesse Toyotama, la fille du roi Dragon de la mer, ou le fantôme d'Osakabe. Sans oublier Hannya, figure de la femme jalouse qui revient se venger, représentée elle aussi par Hokusai dans sa série des fantômes.

Mais au delà des images à la mode des courtisanes ou des figures de légendes, l'art de l'estampe, art populaire et urbain par excellence, sut dépeindre le quotidien des gens de tous les jours, des commerçant(e)s des rues, des promeneur(e)s au parc, des femmes de pêcheurs ou femmes de la mer comme les pêcheuses d'awabe (les Amas) ce coquillage si goûteux (les ormeaux). Ces femmes qui pêchaient, nues, en apnée, fascinaient par leur capacités et leur osmose avec l'océan telles des sirènes de légende. Elles sont toujours aujourd'hui des figures de la culture populaire. Plusieurs artistes d'estampes les ont représentées, dans le quotidien de leur activité, comme Utamaro dans son si célèbre triptyque Les pêcheuses d'abaloneou  Hokusai dans son estampe érotique Le rêve de la femme du pêcheur, également intitulé L'Ama et le poulpe. 

Ainsi les femmes dans leur quotidien apparaissent dans de nombreuses estampes, dés la fin du XVIIIe et jusqu'au début du XXe siècle. Des femmes se protégeant de la pluie sous leur grand parapluie, en promenade au parc sous les cerisiers en fleurs, préparant le thé ou s'adonnant à la pratique des arts traditionnels tel la musique ou l'ikebana. On les retrouvera également, personnage principal d'illustrations pour des romans populaires ou magazines publiant des nouvelles, à la toute fin du XIXe, dans des estampes particulières et qui ont un charme singulier et une composition qui annonce d'une certaine manière la bande-dessinée, qu'on appelle kuchi-e.

Mais c'est à nouveau dans leur quotidien, comme pour les courtisanes, que les femmes vont être dépeintes et magnifiées par des grands artistes du début du XXe siècle. Influencés par les techniques occidentales et en même temps dans la droite ligne de l'école d'Utamaro, des artistes comme Ito Shinsui, Goyo Hashiguchi, ou encore Torii Kotondo vont réaliser des portraits de femmes, intimistes et très mélancoliques, devenus aujourd'hui des oeuvres majeures de l'art de l'estampe.

L'art de l'estampe commence donc avec les femmes. Tout au long de la période de l'ukiyo-e, et jusqu'au milieu du XXe, il ne cessera de s'intéresser à sa représentation, il est donc passionnant de parcourir, au gré des époques et des artistes, les images diverses de la femme japonaise.

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1 commentaire

Merci pour cet article passionnant et bien documenté sur la femme japonaise

Devylerre Nicole

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