En plein cœur de l'été, le Japon célèbre coup sur coup ses deux éléments naturels fondateurs : la mer, le troisième lundi de juillet, puis la montagne, le 11 août. Deux jours fériés récents, nés à quelques décennies d'écart, qui viennent chacun honorer une composante essentielle de l'identité de l'archipel, présentes dans la lignée originelle de la famille impériale selon la mythologie shintō. L'occasion pour nous de nous pencher sur l'histoire de ces deux célébrations, et sur la manière dont les artistes d'estampes japonaises ont, depuis des siècles, représenté la mer et la montagne.
Umi no Hi (海の日), le jour de la mer :
Célébré le troisième lundi de juillet, Umi no Hi trouve son origine dans l'histoire moderne japonaise. En 1876, le jeune empereur Meiji embarque à bord du Meiji-maru, un navire à vapeur et à voiles tout juste construit dans les chantiers navals de Glasgow en Écosse, pour effectuer une tournée dans les régions du Tōhoku et de Hokkaidō. Ce voyage, qui affirme la volonté du Japon de devenir une puissance maritime tout juste sortie de l'isolationnisme de l'ère Edo, s'achève le 20 juillet par un retour triomphal au port de Yokohama. C'est cette date qui, en 1941, devient la « Journée commémorative de la mer » (Umi no Kinenbi 海の記念日), à l'initiative du ministre des Communications Murata Shōzō. Il faudra cependant attendre 1995 pour qu'elle devienne un jour chômé, puis 1996 pour qu'elle soit officiellement rebaptisée Umi no Hi. En 2003, dans le cadre de la politique du Happy Monday System ayant pour but d'offrir des weekends prolongés aux salariés japonais, sa date est fixée au troisième lundi de juillet.
Le Japon est aujourd'hui le seul pays au monde à consacrer un jour férié national à la mer. Cette journée est marquée localement par des cérémonies d'umi biraki (海開き, « ouverture de la mer ») qui inaugurent l'ouverture des plages surveillées. Les Japonais s'y rendent alors en famille, profitent des premières baignades de l'année, assistent à des régates, des tournois de sports de plage, des feux d'artifice, ou visitent tout simplement un aquarium.
Estampe Japonaise d'Okazaki Shintarо̄ - Clair de lune sur la mer intérieure de Seto
Yama no Hi (山の日), le jour de la montagne :
Trois semaines plus tard, le 11 août, c'est au tour de la montagne d'être célébrée. Yama no Hi est le jour férié le plus récent du calendrier japonais : voté par la Diète en 2014, il n'est célébré pour la première fois qu'en 2016. Contrairement à la plupart des fêtes nationales japonaises, il n'est pas né d'une initiative gouvernementale, mais d'un mouvement associatif : dès les années 1960, le Club Alpin Japonais milite pour la création d'une journée dédiée aux montagnes, rejoint plus tard par des professionnels du tourisme de montagne. Il faut dire que le territoire japonais s'y prête : entre 63 et 70 % du pays est constitué de montagnes et de reliefs, et les Alpes japonaises, au cœur de Honshū, concentrent à elles seules 92 des 100 plus hauts sommets de l'archipel. Le choix du 11 août n'est pas dû au hasard : c'était le seul mois de l'année qui ne comptait aucun jour férié, et sa position permet d'étendre naturellement les congés estivaux jusqu'aux festivités d'Obon (13-15 août), période durant laquelle de nombreux Japonais rentrent dans leur région natale honorer leurs ancêtres.
On raconte également que le kanji du chiffre huit (八) rappellerait la silhouette conique d'une montagne, tandis que le « 11 » figurerait deux arbres alignés. En japonais, le terme yamabiraki (山開き, « ouverture de la montagne »), qui désigne aujourd'hui simplement le début de la saison de randonnée, provient directement des anciennes cérémonies célébrées dans les sanctuaires pour marquer l'ouverture de la saison de pèlerinage.

Estampe Japonaise de Kasamatsu Shirō - Le mont Kasagatake, Shiga Kōgen
Le mont Fuji, montagne sacrée :
On ne peut évoquer la montagne au Japon sans parler du mont Fuji ( Fujisan,富士山), point culminant de l'archipel à 3 776 mètres, et sans doute la montagne la plus représentée de l'histoire de l'art. Si Hokusai lui consacre ses fameuses Trente-six vues du mont Fuji (Fugaku Sanjūrokkei, 1830-1832), il n'est pas le premier à s'y intéresser : le Fuji apparaît déjà dans la poésie du Man'yōshū au VIIIe siècle, puis dans la peinture de la période Heian (794-1185), bien avant l'essor de l'ukiyo-e. Nous vous invitons également à lire notre article de blog consacré au mont Fuji.
Cette popularité doit également beaucoup aux confréries Fuji-kō, apparues au XVIIe siècle, qui organisent des pèlerinages collectifs vers le sommet et font édifier, pour les fidèles ne pouvant effectuer le voyage, des répliques miniatures appelées fujizuka (富士塚) que l'on peut encore gravir aujourd'hui dans certains quartiers de Tōkyō. C'est dans cette vénération populaire, entretenue tout au long de l'époque d'Edo, qu'Hokusai puise le succès immédiat de ses séries, en s'adressant directement à un public qui, pour beaucoup, ne gravirait jamais la montagne elle-même. Le Fuji est par ailleurs associé, dans la mythologie shintō, à la déesse Konohanasakuya-hime, « princesse qui fait fleurir les arbres », gardienne réputée du volcan et capable, selon la légende, de l'apaiser.
Estampe Japonaise de Yoshida Tōshi - Le mont Fuji depuis Ōhito, le matin
Umisachi et Yamasachi, la mer et la montagne dans la mythologie :
La mer et la montagne sont deux éléments en perpétuelle opposition dans la mythologie shintō, qui voit en chaque élément naturel la présence d'un kami (divinité), comme en témoigne l'histoire d'Umisachi et de Yamasachi, consignée dans le Kojiki (712) et le Nihon Shoki (720). Le récit met en scène deux frères, fils de Ninigi (le petit-fils de la déesse Amaterasu) et de la déesse Konohanasakuya-hime, associée au mont Fuji comme nous l'avons vu précédemment. L'aîné, Umisachi-hiko (« la moisson de la mer », également appelé Hoderi), est un pêcheur habile, et le cadet, Yamasachi-hiko (« la moisson de la montagne », ou Hoori), un chasseur accompli. Un jour, les deux frères échangent leurs outils par curiosité, mais Yamasachi-hiko perd en mer l'hameçon magique de son aîné. Désespéré de ne pouvoir le retrouver malgré mille hameçons forgés de son épée brisée, il se rend, jusqu'au palais sous-marin de Watatsumi, guidé par le vieux dieu des marées Shiotsuchi, où il épouse la fille de ce dernier, Toyotama-hime, avant de finalement recouvrer l'hameçon perdu et de rentrer sur la terre ferme.
Mais Umisachi-hiko, toujours hostile à son cadet malgré la restitution de l'hameçon, finit par l'attaquer : Yamasachi-hiko utilise alors deux joyaux offerts par Watatsumi pour commander les marées, et manque de noyer son frère, qui n'a d'autre choix que de se soumettre et de lui jurer fidélité. Umisachi-hiko devient, dans la tradition, l'ancêtre du clan Hayato, chargé de garder la cour impériale, dont les danses rituelles miment encore aujourd'hui cette noyade originelle. Du fils de Yamasachi et de son épouse naîtra, quelques générations plus tard, Jinmu, premier empereur légendaire du Japon. Ce mythe fondateur, qui associe la lignée impériale japonaise à la fois à la montagne et à la mer, est aujourd'hui encore commémoré dans plusieurs sanctuaires du département de Miyazaki, notamment celui d'Aoshima.
L'héritage de la peinture chinoise à l'encre :
Cette dualité, se retrouve sous une forme bien plus abstraite et bien plus ancienne, dans une tradition picturale venue de Chine, où la montagne et l'eau incarnent depuis des siècles les deux polarités complémentaires du cosmos (yin et yang). Le terme chinois shanshui (山水, littéralement « montagne-eau ») désigne depuis la dynastie Tang (618-907) tout un genre consacré au paysage, où la montagne incarne la stabilité et l'eau son contraire. Cette esthétique arrive au Japon avec les moines peintres zen, à partir du XIVe siècle, à l'âge d'or de la peinture à l'encre monochrome (suibokuga 水墨画). Le grand nom de cette période reste Sesshū Tōyō (1420-1506), seul artiste japonais de son temps à s'être rendu en Chine pour étudier la peinture de paysage à sa source. Cet héritage du sansui-ga (山水画) japonais, dérivé direct du shanshui chinois, infusera ensuite durablement les estampes de paysage de l'époque d'Edo dans la manière de composer un paysage autour de la mer et de la montagne, que l'on retrouve aussi bien chez Hiroshige que chez Hokusai, avant d'être réinterprétée à la lumière de la perspective occidentale au XIXe siècle par Kawase Hasui, Kasamatsu Shirō ou encore Yoshida Tōshi.
Estampe Japonaise de Hokusai - Vue sur les neiges du mont Zhongnan, illustration d'un poème Tang
La montagne et la mer dans l'Estampe Japonaise :
Ainsi, dans l'estampe japonaise, la montagne est synonyme de stabilité et de sacré. Elle structure la composition et guide le regard du spectateur. La mer, à l'inverse, est mouvement et instabilité. Les artistes ukiyo-e n'ont eu de cesse de la représenter pour souligner la vulnérabilité de l'homme face à la puissance des éléments : pêcheurs ballottés, bateaux minuscules engloutis par une houle démesurée. C'est tout le sens de l'œuvre la plus célèbre du genre, La Grande Vague de Kanagawa (Kanagawa-oki nami-ura, vers 1830-1831). La vague, énorme, occupe presque tout le premier plan, tandis que le Fuji, minuscule, apparaît loin à l'horizon, dans le creux même de la vague. Ce jeu d'échelle repose en partie sur un emprunt à la perspective linéaire occidentale, que Hokusai a pu découvrir à travers les gravures néerlandaises importées via le port de Nagasaki. L'autre grande nouveauté technique de cette estampe est l'utilisation du bleu de Prusse, dont l'intensité et la stabilité à la lumière donnent à la vague ce bleu profond qui a fait sa renommée mondiale.
L'éternelle lutte qui oppose la mer à la montagne et sa dimension spirituelle a alors profondément influencé la manière dont les artistes de l'ukiyo-e ont représenté ces paysages à partir du XVIIIe siècle. Il existe notamment une série d'estampes de Hiroshige illustrant à merveille cette rivalité entre ces deux éléments : Sankai Mitate Zumō (山海見立相撲), littéralement « Combats de sumō entre montagne et mer », dernière grande série de paysages de Hiroshige publiée en 1858, l'année de sa mort. Composée de vingt estampes, dix représentant la montagne l'emportant sur la mer, et dix représentant la mer l'emportant sur la montagne, la série reprend le principe des tableaux de classement affichés lors des tournois de sumō, où les lutteurs sont hiérarchisés par colonnes. Chaque estampe porte ainsi, dans un cartouche en forme d'éventail d'arbitre (gunbai), le nom d'un site célèbre confronté à son adversaire, comme si les paysages eux-mêmes se livraient un combat sur le dohyō.
De la houle indomptable de la Grande Vague aux sommets sacrés veillant sur l'archipel, mer et montagne n'ont cessé de nourrir l'imaginaire japonais, entre légendes fondatrices et chefs-d'œuvre de l'estampe. Ces deux jours fériés, Umi no Hi et Yama no Hi, nous rappellent qu'au cœur de l'été, il est bon de ralentir et de renouer avec les éléments qui nous entourent. Alors que les beaux jours invitent aux baignades, aux randonnées et aux longues balades, laissons-nous porter par cette double célébration japonaise, et prenons le temps d'admirer la beauté de la nature !













