Kawase Hasui : un « Trésor National » japonais

Kawase Hasui : un « Trésor National » japonais

Kawase Hasui 川瀬 巴水 (1883-1957) est un peintre et illustrateur, devenu par la suite artiste d'Estampe Japonaise, célèbre surtout pour ses paysages. Il est l'un des artistes les plus célèbres du mouvement « Shin-hanga », ou renouveau pictural né sous l'égide de l'imprimeur Watanabe Shōzaburō à Tōkyō dans les années 1920, qui a édité près de 600 œuvres de Hasui. Surnommé le « poète des paysages japonais », Kawase Hasui a su réinventer l’estampe traditionnelle au début du XXᵉ siècle. À travers des scènes de pluie, de neige ou de crépuscule, il a magnifié, par son regard sensible, la beauté des paysages de son pays, et son œuvre continue de fasciner aujourd’hui. Nous vous proposons ici de retracer son parcours, afin de mieux comprendre son univers délicat, son style et l’influence durable qu’il a laissée dans l’histoire de l’art japonais.

 



Kawase Hasui en mai 1939.

 

Enfance et tribulations d'un futur peintre :

Né le 18 mai 1883 dans le quartier de Shiba, à Tōkyō, Kawase Bunjirō a grandi au cœur de la modernisation du Japon durant l’ère Meiji (1868-1912). Atteint d’une méningite à l’âge de quatre ans, sa santé restera fragile tout au long de sa vie. Initié au théâtre kabuki très jeune par sa mère, dont le demi-frère aîné était l’homme de lettres Kanagaki Robun, il développa une passion pour le théâtre. Intérêt qu’il développa d’autant plus en fréquentant un magasin datant de l’ère Edo spécialisé dans les estampes ukiyo-e et dans les livres illustrés. Les estampes de guerriers et d’acteurs de kabuki le fascinèrent, et il fût d’autant plus marqué par la série des Cent Aspects de la Lune de Yoshitoshi : sa passion pour le dessin était née !

Il s’initia à la peinture traditionnelle nihonga dès l’école primaire, avant d’être contraint de quitter les bancs de l’école à cause de sa santé fragile. Il continua son apprentissage de la peinture, notamment grâce à sa mère. Contraint par son père à étudier le commerce pour reprendre l’entreprise familiale, il s’opposa à sa famille dès que l’occasion se présenta pour devenir peintre, demandant conseil à un grand maître de la peinture japonaise du XXe siècle : Kaburagi Kiyokata, qui fût lui-même formé auprès de Toshikata Mizuno. Ce dernier, le jugeant trop vieux pour devenir peintre, lui recommanda de s’initier à la peinture occidentale. Ses efforts paieront, et Kiyokata accepta de le prendre parmi ses disciples deux ans plus tard, en 1912, et lui attribua son nom d’artiste : Hasui. C’est dans son atelier qu’il rencontra Itō Shinsui, Torii Kotondo, ou encore Kasamatsu Shirō.

 

 

Estampe Japonaise de Kawase Hasui, Jardin d'iris au temple Meiji (à gauche)

Estampe Japonaise de Kawase Hasui, Soir de printemps au pont Kintai, 1947 (à droite)

 

 

Rencontre décisive avec Watanabe Shōzaburō : 

En 1916, lors d’une exposition des disciples de Kaburagi Kiyokata, Hasui exposa vingt œuvres qui furent repérées par Watanabe, qui s’exclama « Mais ce sont déjà des estampes ! ». Désireux de faire renaître l’art de l’estampe japonaise, Watanabe constitua une équipe composée des meilleurs artisans de l’époque, avant de collaborer avec de nombreux artistes tels que : Itō Shinsui, Hashiguchi Goyō, et bien sûr Kawase Hasui : c’est la naissance du mouvement Shin-hanga, « le Renouveau de l’Estampe » !

 

 

Sur cette photo, Kawase Hasui est le deuxième homme debout en partant de la gauche. Itō Shinsui est debout, à la droite du groupe. Kasamatsu Shirō (à gauche) et Watanabe Shōzaburō (à droite) sont assis au premier plan.

 

C’est ainsi qu’il s’illustra dans l’art de l’estampe japonaise, jusqu’à devenir le seul artiste à en vivre intégralement, les autres artistes Shin-hanga vivant également de la peinture. Hasui réalise sa première estampe en 1918, marquant le point de départ d’une œuvre considérable composée de 650 estampes, presque essentiellement consacrée aux paysages, utilisant les techniques apprises lors de son étude de la peinture occidentale. Même si Hasui incorpore peu la figure humaine dans son travail, il aime le faire sous forme de silhouettes fondues dans le paysage, ou par des personnages vus de dos ou placés en arrière-plan, afin de donner une dimension humaine à ses œuvres. Leur isolement ajoute à ses estampes un sentiment de mélancolie, typique de son style.  


 

Estampe Japonaise de Kawase Hasui, Bords de l'étang de Shinobazu la nuit

 

 

Le grand tremblement de terre du Kantō :

En 1923, lors du grand tremblement de terre du Kantō, l’atelier d’édition de Watanabe Shōzaburō, situé à Tōkyō, est entièrement ravagé par le séisme puis par les incendies qui ont suivi. La maison de Hasui est également détruite par le séisme. La quasi-totalité des planches de bois originales disparaît, mais également des tirages, des dessins préparatoires et des archives. Ainsi, les dessins originaux de Hasui sont extrêmement rares, et son éditeur a fait regraver les bois de certaines de ses estampes pour en faire de nouveaux tirages. Hasui a également redessiné de mémoire certains paysages.

Démoralisé par la perte de ses précieux carnets de croquis, Hasui est encouragé par son éditeur à repartir en voyage dans différentes régions du Japon afin de créer de nouvelles estampes. Et en 1924, le magazine Nihon oyobi Nihonjin, « Le Japon vu par les Japonais », demanda à 27 artistes de représenter des vues de Tōkyō, renaissant de ses cendres après sa destruction. C’est ainsi que Hasui entreprit une série de Vingt Vues de Tōkyō, pour représenter la capitale qu’il aimait tant, dans laquelle figure l’une de ses estampes les plus célèbres : Shiba Zōzōji. 

 

 

 

Le dessinateur-voyageur :

Hasui ne gravait et n’imprimait jamais son travail lui-même. Certains artistes voulaient garder la main sur le processus de fabrication et leurs estampes, comme Yoshida Hiroshi par exemple dont certaines estampes comportent la mention « ji-zuri » (auto-impression), mais Hasui considérait que son rôle devait rester celui du dessinateur et voyageur. Il développa ainsi une relation privilégiée avec l’imprimeur Ono Gintarō, que l’on peut qualifier de relation fusionnelle.

Hasui évitait volontairement les sites trop célèbres, qui ne lui avaient « guère laissé d’impression », ou les vues déjà exploitées par des artistes renommés comme Hiroshige ou Hokusai. Il choisissait donc souvent de représenter des ports secondaires, des villages ordinaires, des instants suspendus au cours de ses voyages, exactement ce qu’il avait vu, sous des angles souvent originaux.

Par exemple, dans la série Tōkaidō Fūkei Senshū réalisée au début des années 1930, Hasui propose son interprétation personnelle de la célèbre route du Tōkaidō, reliant Edo (Tōkyō) à Kyōto, sans suivre systématiquement les 53 stations traditionnelles. Hasui y privilégie des paysages de pluie, de neige ou au crépuscule, plutôt que les voyageurs empruntant cette grande route historique, axe majeur de circulation et de commerce durant l’époque Edo. Dans l'estampe Pluie à Nissaka, l'artiste représente une étape du Tōkaidō mais vidée de toute présence humaine, à l'exception d'une femme de dos portant son enfant, le sol mouillé rendant son effort encore plus difficile, en opposition avec l'animation des villes étapes du Tōkaidō. 

 

 

Estampe Japonaise de Kawase Hasui, Pluie à Nissaka, 1942

 

Hasui était parfois commissionné pour promouvoir le tourisme, son art pouvait alors être représenté sur des affiches publicitaires, comme sa représentation du célèbre torii de Miyajima réalisé pour le Ministère japonais des chemins de fer. Son travail était également très apprécié aux Etats-Unis, et, soucieux de partager la beauté des paysages japonais à un public étranger, il accepta une commande de l’entreprise américaine Pacific Transport Lines pour la création de douze estampes qui seront représentées dans le calendrier 1953 de la compagnie, tiré à 500 exemplaires. En voici deux exemples : 

 

Estampe Japonaise de Kawase Hasui, Le lac Towada à l'automne, 1952

 

 

Estampe Japonaise de Kawase Hasui, Le Temple Chūson-ji sous la neige, 1952

 

En 1956, peu avant sa mort, le gouvernement japonais lui a conféré le titre de « Trésor National Vivant » !  En effet, un an avant sa disparition, Kawase Hasui reçoit du gouvernement japonais cette prestigieuse distinction de « Trésor National Vivant » (Ningen Kokuhō), reconnaissance réservée aux artistes considérés comme les gardiens d’un savoir-faire essentiel à la culture du pays. Cette nomination souligne la place majeure qu’il occupe dans le renouveau de l’estampe japonaise au sein du mouvement Shin-hanga, mais aussi son rôle dans la préservation des techniques traditionnelles de gravure sur bois. À travers ses paysages empreints de poésie, Hasui a su renouveler un héritage ancien tout en lui offrant une sensibilité moderne, contribuant ainsi à transmettre cet art à une nouvelle génération. Cette reconnaissance officielle vient consacrer une carrière déjà largement saluée, confirmant l’importance de son œuvre dans l’histoire de l’estampe japonaise du XXᵉ siècle.


Nous vous recommandons également notre article sur le mouvement Shin-hanga

 

Sources bibliographiques : 

BROWN, Kendall H. Kawase Hasui: The Complete Woodblock Prints. Amsterdam : Hotei Publishing (Brill Hotei), 2003. 2 volumes, 592 p. ISBN : 978-9074822466.

KOYAMA-RICHARD, Brigitte. Kawase Hasui, le poète du paysage. Nouvelles éditions Scala, coll. Art japonais, 2024. ISBN : 978-2-35988-290-2.

 

Sources iconographiques :

Photo 1 : https://mainichi.jp/articles/2017002/pls/00m/020/262000c

Photo 2 : https://natgeo.nikkeibp.co.jp/nng/feature/0605/index3_2_1.html 

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