Le 29 avril : un jour férié dédié à l'ère Shōwa, entre souvenir et réflexion
Chaque 29 avril, le Japon célèbre la Journée Shōwa (Shōwa no hi 昭和の日). Ce jour férié nous invite à méditer sur cette longue période du règne de l’empereur Hirohito (1901-1989), d'une durée de 62 ans, qui s'étend de 1926 à 1989 et fut le plus long de l'histoire du Japon.
À l’origine, cette date marquait simplement l’anniversaire de l’empereur. Après sa mort, elle est devenue en 1989 la Journée de la Verdure (Midori no hi 緑の日), avant d’être rebaptisée en 2007 par une révision de la loi sur les jours fériés. Aujourd’hui, elle encourage explicitement les Japonais à réfléchir aux événements de cette époque tumultueuse et à penser à l’avenir du pays.
La Journée Shōwa marque le coup d’envoi de la célèbre Golden Week, une période très attendue au Japon qui s’étend de la fin du mois d’avril jusqu’au début du mois de mai. Cette succession exceptionnelle de jours fériés permet à de nombreux Japonais de prendre des congés prolongés. C’est donc une période particulièrement propice aux voyages en famille, ou encore à la découverte du riche patrimoine culturel du pays. Cette semaine comprend aussi la Journée de la Constitution (3 mai), qui invite à réfléchir aux valeurs démocratiques du pays, la Journée de la Nature (4 mai), et la Fête des garçons ou Kodomo no hi (5 mai) symbolisée notamment par les célèbres carpes en tissu flottant au vent (koinobori).

Photographie représentant l'empereur Shōwa, Hirohito (assis à gauche), et l'impératrice Kōjun, Nagako (assise à droite), lors du mariage du prince héritier et de sa femme (au centre), devenus par la suite l'empereur Akihito et l'impératrice Michiko. (source : Wikimedia Commons)
L’ère Shōwa : destruction, renaissance et miracle économique
L’ère Shōwa reste l’une des périodes les plus contrastées de l’histoire japonaise. Elle débute dans un contexte de fortes tensions politiques et de montée du militarisme, où l’armée prend une influence croissante au sein du pouvoir. Le Japon s’engage alors dans plusieurs conflits majeurs en Asie, notamment la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), marquée par des violences extrêmes, puis étend son expansion dans le Pacifique, ce qui mène à la guerre du Pacifique (1941-1945), intégrée à la Seconde Guerre mondiale. Cette escalade militaire conduit à un affrontement direct avec les États-Unis après l’attaque de Pearl Harbor. Le conflit se prolonge jusqu’en 1945, année qui marque une rupture brutale dans l’histoire du pays. Au mois d’août, les bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki plongent le Japon dans le chaos et la désolation, entraînant des pertes humaines massives et précipitant la capitulation du pays.
Pourtant, dès l’après-guerre, tout bascule. Sous occupation américaine jusqu'en 1952, le Japon adopte une nouvelle Constitution en 1947, dans laquelle figure le célèbre article 9 stipulant que le peuple japonais renonce à jamais à la guerre. À partir des années 1950, le pays connaît un essor économique fulgurant, souvent qualifié de « miracle économique japonais ». En quelques décennies, il passe du statut de nation vaincue à celui de grande puissance industrielle. Il organisera les Jeux olympiques d'été de 1964, à Tōkyō, puis l'Exposition universelle de 1970, à Osaka. L’ère Shōwa incarne donc ces oppositions extrêmes, et c’est précisément cette complexité que la Journée Shōwa nous invite à contempler.

Le quartier de Kanda-Jinbōchō au début de l'ère Shōwa, reconstruit après sa destruction lors du séisme du Kantō de 1923.
L’Estampe Japonaise sous l’ère Shōwa :
L’art de l'estampe japonaise connaît pendant l’ère Shōwa une véritable renaissance. Deux grands courants vont coexister et se compléter : le Shin-hanga (« nouvelles estampes » ou « renouveau de l'estampe ») et le Sōsaku-hanga (« estampes créatives »). Ils réinventent l’esprit de l’ukiyo-e classique tout en répondant aux défis du XXe siècle. Voir ici notre article de blog sur le mouvement Shin-hanga.
Le Shin-hanga prolonge la méthode collaborative de l’ukiyo-e : l’artiste dessine, tandis que des graveurs et imprimeurs spécialisés réalisent l’œuvre. Mais il injecte une sensibilité nouvelle, influencée par la peinture occidentale. Les artistes du Shin-hanga renouvellent les grands thèmes classiques : paysages, portraits de belles femmes (bijin-ga), ou encore scènes de saisons, avec des effets de lumière, d’atmosphère (pluie, neige, brume) et une profondeur plus marquée. Leurs estampes séduisent par leur raffinement technique et leur poésie. Parmi les maîtres incontournables du renouveau de l'estampe, nous retrouvons Kawase Hasui (1883-1957), qui est l'incarnation du mouvement Shin-hanga. Même s'il réalise sa toute première estampe durant l'ère Taishō (1912-1926), en 1918, c'est durant les années 1920 que son éditeur Watanabe Shōzaburō va réellement donner un nouveau souffle à l'art de l'estampe japonaise. Pour en savoir plus sur sa vie et son œuvre, nous vous conseillons notre article de blog à son sujet. Il a même été parfois surnommé le « Hiroshige de l’ère Shōwa ». Yoshida Hiroshi (1876-1950), voyageur infatigable et coloriste subtil, qui a excellé dans la représentation de paysages japonais mais aussi internationaux, et Itō Shinsui (1898-1972) qui a renouvelé le genre du bijin-ga, sont également des grands noms du mouvement Shin-hanga, qui a connu un grand succès à l’étranger, notamment aux États-Unis.

À gauche : Estampe Japonaise de Yoshida Hiroshi - Le château de Himeji au matin
Au centre : Estampe Japonaise de Kawase Hasui - La plage Mito au matin
À droite : Estampe Japonaise d'Itō Shinsui - Kotatsu
Le Sōsaku-hanga, quant à lui, révolutionne le processus de création. L’artiste assume seul tout le processus : dessin, gravure sur bois, impression, et parfois même édition. Cette approche « créative » affirme la liberté individuelle et rapproche l’estampe des avant-gardes occidentales, tout en restant profondément japonaise. Le trait devient plus libre, la composition plus audacieuse, et l’expression personnelle prime sur la perfection technique. L’estampe n’est plus un objet reproductible au service d’un éditeur, mais une véritable œuvre d’art unique en son geste. Des artistes comme Onchi Kōshirō (1891-1955), considéré comme le père du mouvement, Hiratsuka Un’ichi (1895-1997) qui innove dans la technique de la gravure, Saitō Kiyoshi (1907-1997) avec ses contrastes marqués et son utilisation du grain du bois, ou encore Terashi Katsujirō (1927-2015) et ses estampes monochromes, explorent des formes plus abstraites, graphiques ou simplifiées, avec une forte dimension expérimentale.
Estampe Japonaise de Terashi Katsujirō - L'académie Shōkasonkuju, Hagi
Dans ce contexte, des artistes comme Munakata Shikō (1903-1975) vont développer un style unique et instinctif. Proche du Sōsaku-hanga, Munakata grave avec une spontanéité brute, des lignes épaisses et dynamiques, et un usage expressif du noir. Profondément marqué par le bouddhisme et les traditions populaires, il laisse souvent les irrégularités du bois participer à ses œuvres, au sein desquelles les « accidents » deviennent partie intégrante de l’image. Il grave souvent sans dessin préparatoire détaillé, laissant le geste spontané et l’imprévu s’exprimer. Il disait : « L’esprit va, et l’outil marche seul. » Pour lui, l’œuvre doit être « révélée » plutôt que construite. Son approche instinctive et spirituelle lui vaut une reconnaissance internationale. Il incarne parfaitement comment l’ère Shōwa a permis à des talents libres d’émerger aux côtés des courants plus structurés.
Lithographie Japonaise de Munakata Shikō - Ville et mont Fuji
Shin-hanga et Sōsaku-hanga ne s’opposent pas : ils coexistent et s’enrichissent mutuellement. Le premier préserve un savoir-faire traditionnel tout en le modernisant ; le second ouvre la voie à une création plus introspective, voire expérimentale. Cette diversité entre héritage et innovation reflète parfaitement l’esprit de l’ère Shōwa : une période de chaos et de renaissance où l’art japonais a su se réinventer avec une vitalité remarquable. L’estampe japonaise du XXe siècle a en effet réussi à conquérir une reconnaissance internationale durable, des collections des grands musées aux expositions prestigieuses.
En cette Journée Shōwa, regarder ces estampes, c’est aussi contempler le Japon dans toute sa complexité : un pays capable de renaître de ses cendres tout en préservant et en renouvelant son héritage culturel.


