Shinsui Itō, né en 1898 à Tōkyō sous le nom d'Itō Hajime, est l’un des maîtres incontestés du mouvement Shin-hanga (nouvelles estampes), courant artistique qui redynamisa le monde de l'estampe au XXe siècle en alliant tradition japonaise et esthétique moderne. Il reste l'un des artistes d'estampes, les plus célèbres et les plus appréciés tant au Japon qu'à l'étranger, et ses œuvres figurent parmi les plus collectionnées.
Elevé dans un contexte de transition entre l’ère Meiji et l’ère Taishō, Itō grandit dans une famille modeste et fut contraint d’abandonner l’école très jeune pour subvenir à ses besoins. Cette précarité initiale forgea une discipline et une sensibilité artistique hors du commun.
C'est tout jeune, alors qu'il travaillait dans une imprimerie, qu'il est remarqué pour son talent de dessinateur. Il commence alors des cours de peinture traditionnelle nihonga, en particulier avec Mizuno Toshikata. C'est alors qu'il est présenté à Kaburagi Kiyokata, le célèbre peintre de ce tout début du XXe, figure centrale du bijin-ga (représentation de la femme). Le tout jeune Itō restera impressionné par cette première rencontre qui va changer sa vie. c'est ainsi qu'il la décrira, avec émotion : « J'avais 14 ans lorsque je me rendis pour la première fois chez le maître Kiyokata [...] je me souviens que je découvris un homme avenant, strict mais très chaleureux. Le maître comprit ma situation et devant mon désir de peindre, il m'accepta comme disciple avec compassion et bienveillance. »
Le jeune apprenti va alors apprendre avec persévérance et se souvenir longtemps des conseils de son maître qui lui avait dit : « Nombreux sont ceux que l'on a considéré comme des génies dans leur enfance [...] mais nombreux sont ceux aussi dont on n'a plus entendu parler après... Tu dois donc être prudent et faire des efforts sans relâche. Dorénavant, les artistes doivent dépasser le simple stade de la technique et être capable d'exprimer la pensée et les sentiments de leur modèle. » Kiyokata, vite convaincu du talent prometteur de l'adolescent, le poussa à suivre des cours du soir en plus de son apprentissage dans son atelier. C'est lui qui lui attribua son nom d'artiste : Shinsui (eau profonde), qu'il gardera toute sa vie.
Dès 1914, il commence à exposer alors qu'il n'a que 16 ans. Le succès de ses œuvres est immédiat. C'est à l'occasion de l'une des expositions qui réunissaient des élèves de Kiyokata que l'éditeur Watanabe Shōzaburō va le remarquer. Deuxième rencontre décisive de sa vie d'artiste qui va lui ouvrir le monde de l'estampe. En effet Watanabe, éditeur d'estampes reconnu à l'époque, est en quête d'un renouveau esthétique et recherche de jeunes talents. Il va commander à Shinsui une estampe qu'il imprime dans ses ateliers, y apportant les meilleures techniques de l'impression. Ce sera Face au miroir, le portrait d'une jeune femme face à un miroir que l'on ne voit pas, vêtue d'un kimono rouge profond et lumineux. Editée en 1916 à seulement 150 exemplaires, cette estampe, qui rencontrera un large enthousiasme auprès du public est considérée comme la première du mouvement Shin-hanga. Elle est aussi le début d'une longue collaboration entre l'éditeur et Shinsui, qui éditèrent une soixantaine d'estampes ensemble. (Vous pouvez retrouver ici notre article de blog sur l'histoire du mouvement Shin-hanga). Ce seront principalement des portraits de femmes, le plus souvent en habit et coiffure traditionnelle. Images élégantes et poétiques de la femme japonaise, elles sont à la fois héritières de la tradition des bjiin-ga (images de beautés) et les témoins d'une modernité nouvelle.
Mais, bien que sa notoriété tint beaucoup à ses estampes Shin-hanga, Shinsui se considéra toujours comme un peintre, et il ouvrit dès 1926 sa propre école de peinture qui fut rapidement remplie d'élèves ! Il continua ainsi une carrière de peintre et d'artiste d'estampe, comme ce fut le cas de nombreux artistes. Toujours perfectionniste, il alla jusqu'à des positions très critiques sur les œuvres du mouvement Shin-hanga, y compris les siennes, qu'il ne jugeait pas suffisamment à la hauteur des maîtres du passé. Un peu lassé de dessiner des portraits, il fit dans les années 1930 une magnifique série Huit paysages d'Ōmi, qui connut un fort succès et influença profondément Kawase Hasui.
Il réalisa également des peintures sur soie, des illustrations, et fut nommé artiste officiel de l’Armée Impériale pendant la guerre. Au cours de la période d'après-guerre, Itō est considéré comme l'une des personnalités les plus connues et respectées de la société japonaise, et reçoit plusieurs honneurs importants. En 1952, la « Commission pour la protection des biens culturels » (Bunkazai Hōgō Iinkai) déclare son talent de conception de gravure sur bois un « bien culturel immatériel » (mukei bunkazai) qui équivaut alors à être déclaré Trésor National Vivant du Japon. En 1958, il est élu membre de l'Académie Japonaise Des Arts et en 1970 est élevé dans l'Ordre du Soleil Levant.
Son influence dépasse largement le Japon. Les rétrospectives de Zurich en 2016 (musée Ritberg) et de Barcelone en 2018 (musée Miro) révèlent à un public européen l’élégance intemporelle de son art. D’autres expositions notables ont eu lieu au Musée d’art Adachi (Japon) et au Museum of Fine Arts de Boston.
Shinsui Itō meurt en 1972, laissant une œuvre à la fois profondément japonaise et universelle. Il est aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands portraitistes du XXe siècle, et ses estampes continuent de fasciner par leur grâce et leur intensité émotionnelle.
Les œuvres de Shinsui Itō, véritables joyaux du mouvement Shin-hanga, sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs avertis. Acquérir une estampe signée Shinsui Itō, c’est posséder un fragment raffiné du Japon éternel, entre tradition et modernité.





