Quand la pluie devient un chef-d'œuvre : l'art de la représenter dans les Estampes Japonaises

Quand la pluie devient un chef-d'œuvre : l'art de la représenter dans les Estampes Japonaises

Dans le monde flottant qu'est l'ukiyo-e, la représentation de la nature tient une place fondamentale. Au XIXe siècle tout particulièrement, les estampes de paysages deviennent de plus en plus courantes, et Hokusai comme Hiroshige, maîtres de ce genre en plein développement, excellent à créer des images des divers paysages de leur pays, à toute saison et sous tous les temps, inspirant de nombreux peintres occidentaux. Quelle place y tient la pluie, et comment est-elle représentée ?

Il faut dire en préambule qu'il pleut beaucoup au Japon. Les Japonais connaissent bien cet élément qui peut devenir typhon et provoquer des catastrophes. Les pluies sont principalement associées à l'été, lors duquel elles peuvent être torrentielles. C'est bien souvent cette pluie drue qui tombe en trombe que les artistes vont aimer représenter. Comme autant de flèches venues du ciel, ou de traits en diagonale du dessin, elle strie la composition et crée un rideau derrière lequel le sujet apparaît. À l'occasion de l'exposition « Sous la pluie, peindre, vivre et rêver » qui se tient au Musée des Beaux-Arts de Rouen jusqu'au 20 septembre 2026, présentant notamment quelques estampes japonaises, nous vous proposons ici d'en apprendre plus sur la manière dont les artistes d'estampes représentaient la pluie au Japon, et de découvrir notre sélection d'estampes japonaises sur le thème de la pluie.



Estampe Japonaise de Hiroshige - Edo Meisho, Le temple Kinryūzan à Asakusa sous la pluie


La pluie dans l'Estampe Japonaise ukiyo-e : 

La pluie n'est jamais un simple phénomène météorologique dans l'estampe japonaise. Dans la culture japonaise, la nature occupe une place centrale et sacrée : la tradition shintо̄ voit dans chaque élément naturel une présence divine. La pluie, source de vie qui nourrit les rizières, est à ce titre vénérée autant que redoutée. Cette dimension spirituelle imprègne les œuvres des maîtres de l'ukiyo-e, qui ne représentent jamais la pluie de manière purement décorative. Au cours de l'ère Edo (1603-1868) l'estampe de paysage gagne progressivement en popularité, accompagnant l'essor d'une culture urbaine dynamique et d'un public lettré avide de représentations de son pays. Les artistes ne se contentent alors plus de documenter les sites célèbres, ils cherchent à en saisir l'atmosphère, à restituer le temps qu'il y fait, la lumière changeante, la violence soudaine d'une averse.

Mais la pluie est aussi un outil narratif. Dans les estampes de paysage, elle souligne la vulnérabilité des voyageurs surpris par l'averse face à l'indifférence du monde et des éléments. Dans les estampes de théâtre ou les récits historiques, elle peut également redoubler la tension d'une scène, coïncider avec un moment dramatique, exprimer le trouble intérieur d'un personnage que les mots ne suffiraient pas à rendre. La pluie est toujours bien plus qu'elle-même dans ces œuvres.



Estampe Japonaise de Hokusai - Le samouraï Taira no Tadamori capturant un moine


Représenter la pluie, un véritable défi technique :

Représenter la pluie sur une estampe gravée sur bois est en soi un tour de force technique. La pluie n'a pas de forme, elle est en mouvement, transparente et sonore. Pour la rendre visible, les graveurs japonais développèrent une solution à la fois simple et efficace : les traits de pluie (ame no sen 雨の線), de fines lignes parallèles, le plus souvent en diagonale, gravées dans un bloc séparé et imprimées en surimpression sur la composition déjà constituée. Ce bloc de pluie pouvait être incliné différemment selon l'intensité et la direction de l'averse, et sa densité modulée selon les effets recherchés. les premières scènes de pluie véritablement élaborées sont associées à Suzuki Harunobu dans les années 1760-1770, notamment dans des scènes de couples sous la pluie ou la neige. Mais la pluie y est encore traitée de manière légère, sans la puissance graphique que lui commenceront à lui donner Hiroshige et Hokusai dans les années 1830, années durant lesquelles Hiroshige maîtrisait déjà cette technique des diagonales pour capturer la férocité d'une averse de montagne, qu'il affina au fil de sa carrière. L'estampe la plus célèbre du genre est sans conteste L'Averse soudaine sur le pont Shin-Ōhashi (Ōhashi atake no yūdachi 大はしあたけの夕立, 1857), tirée des Cent vues célèbres d'Edo. Les lignes de pluie tranchent en diagonale sur l'ensemble de la composition, créant un sentiment d'urgence et de drame que Van Gogh, fasciné, reproduisit à l'huile en 1887. L'une des copies les plus célèbres de l'histoire du japonisme.


           


À gauche : Averse soudaine sur le pont Shin-Ōhashi de Hiroshige (Reproduction Fine Art)

À droite : Vincent van Gogh - Le Pont sous la pluie, d'après Hiroshige (source : Wikimedia Commons)


La pluie représentée dans les arts sous forme de traits obliques nous est désormais familière, mais c'était loin d'être le cas avant le XIXe siècle ! Alors, les artistes japonais ont-ils inventé la représentation graphique de la pluie ?

Pas vraiment, car des traits obliques pour représenter la pluie apparaissent dès 1587 dans les gravures occidentales, lorsque Jan van der Straet les utilise dans une illustration de l'Enfer de Dante pour montrer les pluies incessantes du Troisième Cercle. Mais dans la peinture à l'huile, ces traits ne referont leur apparition que beaucoup plus tard. La grande peinture occidentale des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ne représente quasiment pas la pluie directement : elle la suggère par des ciels sombres, des personnages qui se protègent, des atmosphères brumeuses, des ronds dans l'eau… Mais la pluie elle-même est absente de la toile. La raison est en partie technique dans la mesure où la peinture à l'huile sur toile privilégie la matière, la couleur et la lumière. Peindre la pluie en huile sur toile reviendrait à dissoudre les formes, brouiller le tableau, aller à l'encontre de la clarté et de la perspective qui gouverne la peinture classique.

William Turner, dans Pluie, Vapeur et Vitesse (1844), a par exemple représenté la pluie en tamponnant de la peinture sale sur la toile avec une truelle. John Constable, quant à lui, s'y essaya dans Seascape Study with Rain Cloud (1827), mais il est impossible de distinguer la trajectoire de chaque goutte de pluie. Les artistes ukiyo-e avaient compris que la pluie pouvait être dessinée, qu'il était possible de graver sa forme dans le bois comme n'importe quel autre élément du paysage. Ce qui nous paraît être une évidence ne s'imposa en Occident qu'après le choc du japonisme dans les années 1860-1880.


À chaque saison sa pluie : 

Mais la pluie japonaise, dans l'estampe, est loin d'être un phénomène unique : elle est printanière ou estivale, fine ou torrentielle, nocturne ou crépusculaire, et chacune de ces nuances de sens implique des nuances de représentation. La pluie a une place très importante dans la culture japonaise. La saison des pluies (tsuyu 梅雨, littéralement « pluie des pruniers ») qui court de mi-juin à mi-juillet selon les régions, est une période à part entière dans le calendrier poétique japonais. C'est une pluie persistante, humide, qui fait gonfler les rivières et verdit les campagnes. La pluie de printemps (harusame 春雨), la pluie des poètes, est quant à elle une pluie fine et douce associée à la floraison et à la croissance. La pluie d'été (yūdachi 夕立, « averse du soir ») est à l'opposé une pluie torrentielle et soudaine qui s'abat en fin d'après-midi, c'est la pluie violente et brève que Hiroshige immortalisa sur le pont Shin-Ōhashi, réhaussée par un bokashi (dégradé). Enfin, la pluie d'automne (akisame 秋雨) est une pluie persistante et grise, associée à la mélancolie et au déclin de l'année. Ces distinctions structurent le vocabulaire poétique (kigo 季語 « mot saisonnier ») du haiku et du waka, plus largement des arts classiques japonais, et les artistes ukiyo-e en sont les héritiers directs. 


古ぼけた江戸錦絵や春の雨

Estampe patinée par le temps. Il pleut sur Edo. Averse de printemps.

Natsume Sо̄seki, 1896.



Estampe Japonaise de Kasamatsu Shirо̄ - Le Konjiki-dō du Chūson-ji à Hiraizumi


Les accessoires de pluie dans les Estampes Japonaises :

Les accessoires de pluie représentés dans les estampes sont très variés et sont de véritables marqueurs sociaux. Jusqu'au milieu de l'époque Edo, seuls les nobles et les aristocrates se protégeaient de la pluie avec un parapluie (wagasa, 和傘) ; le peuple usait du chapeau de jonc (kasa, 笠) et de l'imperméable de paille (mino, 蓑). C'est à partir de la seconde moitié de l'ère Edo que la production de parapluies se développa en artisanat à grande échelle, et que le parapluie devint accessible aux gens du commun. Le bangasa (番傘), un grand parapluie robuste en papier huilé était l'attribut des hommes, marchands, artisans ou voyageurs. Le janome-gasa (蛇の目傘), plus léger, aux couleurs variées et aux motifs raffinés, était associé aux femmes, aux geisha et aux courtisanes. Le sandōgasa (三度笠), chapeau de bambou plat aux bords larges, était le couvre-chef des messagers et voyageurs professionnels qui effectuaient régulièrement la route entre Edo et Kyо̄to ; le rōningasa (浪人傘), conique à sommet plat, signalait quant à lui le samouraï errant, sans maître. Le mino (蓑), imperméable de paille de riz aux propriétés naturellement hydrofuges, était l'équipement du paysan, du pêcheur et du travailleur des champs, la paille laissant glisser l'eau le long de ses fibres sans s'imbiber. Ainsi, dans les scènes de pluie des estampes ukiyo-e, chaque silhouette ne nous donne pas seulement un indice sur la saison représentée, elle nous indique également le milieu social de chaque individu.



Estampe Japonaise de Hiroshige - Les 69 Relais du Kisokaidо̄, n°40 Suhara


La pluie réinventée dans l'Estampe Japonaise Shin-hanga : 

Si la grande tradition de la pluie dans l'estampe japonaise trouve ses chefs-d'œuvre au XIXe siècle, elle se prolonge et se renouvelle profondément au XXe siècle avec le mouvement Shin-hanga (« nouvelles estampes »). Ce mouvement, lancé dans les années 1910-20 par l'éditeur Watanabe Shōzaburō, revitalise les techniques traditionnelles de la gravure sur bois tout en intégrant des éléments occidentaux comme la perspective et l'éclairage naturaliste.

Kawase Hasui (1883-1957) en fut le grand maître de la pluie, créant une atmosphère mélancolique dans ses compositions parfois dépouillées de toute présence humaine. Hasui a également souvent représenté la pluie dans son interaction avec différentes matières : pavés mouillés, ponts en bois, murs de pierre. C'est notamment le cas dans son estampe Pluie de printemps devant la porte du Palais impérial, où il utilise une énorme flaque d'eau comme un miroir. Les surfaces réfléchies par la pluie lui permettaient d'explorer des effets lumineux complexes, comme le reflet du clair de lune ou des lanternes sur l'eau, comme une métaphore de la nostalgie qui imprègne son Œuvre.



Estampe Japonaise de Kawase Hasui - Pluie de printemps devant la porte du Palais impérial


Ainsi, de Harunobu à Hasui en passant part Hiroshige et Hokusai, la pluie a traversé trois siècles d'estampe japonaise, et continue d'être réinventée par des artistes contemporains.
 Les artistes d'ukiyo-e ont réussi à donner une forme à ce qui n'en avait pas, influençant la manière de représenter la pluie dans le monde entier. Nous espérons que cette promenade pluvieuse autour des estampes japonaises vous a plu ! Si vous souhaitez découvrir nos estampes japonaises sur le thème de la pluie, n'hésitez pas à venir nous rendre visite à la galerie.

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