Farouches et redoutables guerriers, vouant leur vie au bushidō, un code strict qui exigeait loyauté et honneur jusqu’à la mort, les samouraïs sont le symbole de l’histoire du Japon. Les récits de leur vie et de leurs exploits, entre histoire et légende traversent les époques, des grandes guerres des clans à la fin de leurs privilèges. Ils ont alimenté tant de mythes, de romans et d'estampes qu'ils nous fascinent toujours, et continuent de hanter notre imaginaire.

L'histoire des samouraïs n'est pas celle d'un groupe figé. Sur dix siècles, leur statut connaît des transformations profondes. Simples hommes d'armes subordonnés à l'aristocratie de cour dans un premier temps, ils s'imposent progressivement comme seigneurs territoriaux, puis comme dirigeants d'un État centralisé autour du Shōgun.
On vous propose un tour d'horizon de cette longue histoire :
La guerre des clans et la marche vers le pouvoir
Le mot samouraï dérive du japonais saburau (侍う), « servir », être au service d'un noble, un seigneur, une maison. À l'origine, au Xe siècle, ces hommes sont d'abord des propriétaires terriens, qui petit à petit vont s'armer, soucieux de défendre et d'étendre leurs domaines. Peu à peu, les plus puissants d'entre eux créent des alliances, formant des réseaux d'allégeance. Une protection est accordée par le seigneur plus puissant, en contrepartie de la fidélité et des services rendus en cas d'attaque d'un clan adverse, un système de vassalité se met en place. Ces réseaux d'alliances territoriales : les bushidan (ou bande de guerriers) deviennent de petites armées privées.
Ces nouvelles formations militaires répondent à un besoin criant : la cour impériale de Kyōto est incapable d'assurer seule l'ordre dans les Provinces. Elle reste un symbole important, raffinée et lettrée mais repliée sur elle-même, figée dans des rites conservateurs. Des nobles issus de la descendance impériale, cherchant à s'émanciper de l'autorité de l'Empereur vont alors s'imposer à la tête de ces bushidan, leur conférant un prestige supplémentaire.
Deux grandes familles, devenues mythiques, vont dominer ce jeu de pouvoir : les Minamoto, également connus sous le nom de clan Genji, et les Taira, ou le clan Heike.

Le temps du Shogunat : de la La guerre de Genpei à l'unification du pays
La rivalité entre ces deux lignages culmine dans la guerre de Genpei (1180-1185), l'un des conflits fondateurs de l'histoire japonaise. Les Taira, proches de l'Empereur retiré Go-Shirakawa, dominent d'abord. Mais les Minamoto, installés à Kamakura, renversent la situation. Yoshinaka Minamoto s'empare de Kyōto, avant d'être évincé par son propre cousin Yoritomo, qui envoie son frère cadet Yoshitsune reprendre la ville. La bataille de la rivière Uji en 1184, puis la décisive bataille navale de Dan-no-Ura en 1185, signent l'anéantissement des Taira.
En 1192, Yoritomo obtient le titre de shōgun, ou commandant en chef, et établit à Kamakura le premier bakufu, ce gouvernement militaire qui supplantera durablement l'autorité impériale. L'histoire des samouraïs bascule : d'hommes au service des aristocrates, ils deviennent les véritables maîtres du Japon. Quant à Yoshitsune, traqué par son propre frère, il finit par mourir en fugitif. Il restera l'une des figures les plus aimées du Japon, héros tragique et loyal jusqu'à sa mort.

Plusieurs siècles vont passer avant de voir une unification complète du Japon. Durant cette période, les samouraïs vont être au premier plan des diverses guerres qui jalonneront la période.
Les grands généraux et leurs exploits seront tous des modèles repris dans les estampes sur tout le XIXe siècle. Elles vont illustrer leurs faits d'armes, magnifier leur tempérament, en support des mythes qui se construisent. Ces guerriers de légende deviennent des figures incontournables dans le monde coloré, vivant et populaire des estampes, les musha-e, littéralement « images de guerriers »vont constituer un genre à part entière, recherché par toute une population. Tout en appartenant à la tradition de l'ukiyo-e, l'art des « images du monde flottant », les musha-e, rompent avec l'atmosphère de plaisirs et de courtisanes pour illustrer les grandes épopées et les célèbres batailles. Ses sujets sont puisés dans un répertoire épique bien codé : les guerres Genpei du XIIe siècle, les 47 rônin vengeurs, les duels légendaires. Des récits connus de tous, que chaque artiste va interpréter avec son propre style. A cette occasion, le format du triptyque, va se développer, favorable à des scènes d'envergure comme celles des combats.
Le guerrier musha-e n'est jamais représenté de façon naturaliste : c'est une figure héroïque, glorifiée. Les armures sont dessinées avec minutie, les visages expriment la fureur, la résolution ou le sacrifice. Le sang, la mort et même les décapitations, bien que stylisées, sont représentés frontalement. Images vivantes, ces estampes permettent de garder intacte la mémoire des récits et des légendes, de construire une culture commune.
Au sommet de cette tradition trône Utagawa Kuniyoshi, surnommé par ses contemporains « Kuniyoshi des estampes de guerriers ». Ses compositions débordent d'énergie, avec un dessin dynamique ses estampes nous montrent des guerriers aux expressions farouches. On peut citer sa série des Suikoden, parmi les séries les plus célèbres et recherchées aujourd'hui. Mais il n'est pas le seul, de nombreux artistes d'estampes, comme Kunisada, ou Yoshitora, un de ses élèves, ont laissé également un grand nombre d'images mémorables de ces héros. Enfin Yoshitoshi, le grand artiste de la fin du XIXe, élève lui aussi de Kuniyoshi va laisser son empreinte et son style singulier à l'histoire des musha-e. D'abord avec un réalisme cru, il va évoluer et proposer une œuvre d'une profondeur psychologique inédite. Ses guerriers ne sont plus des héros triomphants mais des hommes qui doutent, qui souffrent, qui meurent. Sa série des Cent aspects de la lune, fabuleuse série dans les sujets comme dans l'impression, présente un certain nombre de ces guerriers, toujours entourés de mélancolie et de mystère.

À partir du XVIIe siècle, sous les Tokugawa, le Japon entre dans une longue paix. Les samouraïs, privés de guerres à mener, se muent en fonctionnaires, en administrateurs, en lettrés. Au cours de cette lente et continue évolution, ils passent de guerriers de métier à bureaucrates cultivés.
Les gouvernements successifs du shogunat édictent des statuts précis qui font d'eux un groupe social à part entière, comparable à une nouvelle noblesse, citadine, éduquée, représentant jusqu'à 5 % de la population au milieu du XIXe siècle. Evidemment ces lois avaient pour but de garder cette nouvelle caste devenue puissante au plus près du pouvoir du Shōgun. Les familles de samouraïs les plus riches étaient ainsi dans l'obligation de posséder une résidence à Edo. Ce système les astreignait à un double train de vie, entre leurs terres en province et leur lieu de résidence imposé dans la capitale, et à des voyages réguliers avec leur suite d'un lieu à l'autre, ce qui constituait de lourdes charges financières. Pour le Shōgun, cela permettait de garder cette caste sous son regard et de les forcer à dépenser pour affaiblir leur puissance.

La diversité de ce groupe est pourtant immense. Les grands seigneurs, les Daimyō, forment une aristocratie guerrière héritière de vastes domaines et d'un pouvoir considérable. En bas de l'échelle, les "petits" samouraïs, souvent déclassés, sont contraints de vendre leur bras ou leurs compétences pour survivre. Entre ces deux extrêmes, on trouve toute une hiérarchie de situations et de fortunes. Les Rōnins, par exemple, sont ces samouraïs sans maître, illustrés dans l'histoire et la légende des 47 Rōnins qui va parcourir toute la culture populaire japonaise et que l'on retrouve dans de si nombreuses estampes.

Les derniers samouraïs à l'Ere Meiji
La restauration Meiji de 1868 sonne la fin de l'ère des samouraïs. Le nouveau gouvernement a réinstallé l'empereur à Tōkyō (qui a abandonné le nom d'Edo), et modernise le Japon au pas de charge : armée de conscription, abolition du système féodal, suppression des privilèges des samouraïs. En quelques années, une classe qui avait structuré la société japonaise pendant des siècles est sommée de disparaître par décret.
Saigō Takamori est l'homme qui va incarner la fin de cette histoire. Héros de la restauration, il avait lui-même contribué à renverser le shogunat. Mais face à la modernisation qui détruit les valeurs qu’il chérissait, il choisit de se battre contre ce nouveau gouvernement et retourne à Satsuma, en 1877, à la tête d’une rébellion de 40000 samouraïs. Ils vont tenir durant six mois face à une armée modernisée de 70 000 soldats munis de fusils. Encerclé sur le mont Shiroyama, et face à la défaite, il se donne la mort par seppuku, à l'âge de 49 ans. Douze ans plus tard, le gouvernement Meiji lui accordera son pardon et une statue sera érigée en son honneur au parc d’Ueno à Tōkyō. Le Japon après les avoir défaits, continuera de célébrer ses guerriers légendaires.

Plongez-vous, vous aussi dans l'univers de ces légendaires guerriers, et avec eux dans l'histoire du Japon : c'est mouvementé, haletant, passionnant et les estampes, si populaires aux temps de leur fabrication, sont une porte idéale vers ce monde de batailles mais aussi de destins humains, épiques, parfois tragiques, toujours trépidants...
Cette article a été écrit, entre autres, avec l'aide des ouvrages suivants, que l'on vous recommande :
Les guerriers dans la rizière, de Pierre-François Souyri. Edition Flammarion, 2017.
Samouraïs, de Mitsuo Kure. Editions Picquier, 2014.







