Les secrets des fleurs au Japon

Les secrets des fleurs au Japon

On sait que les fleurs occupent une place importante au Japon et que les estampes ne sont pas en reste pour les représenter. Profondément ancrées dans la culture japonaise, toujours porteuses de sens et source d'émerveillement, on les retrouve si souvent sur les estampes, mais elles sont aussi au cœur de différentes fêtes religieuses et populaires. On vous propose une ballade pour comprendre mieux l'attention et la tendresse particulière des Japonais pour les fleurs, et tenter de percer leurs secrets ...


Des fleurs et des rites 

Les fleurs sont indissociables de certaines fêtes qui ponctuent la vie quotidienne au Japon. Ainsi le hanami, qui célèbre le printemps où l'on se réjouit de la floraison des cerisiers (voir l'article sur le printemps), ou le kiku matsuri, un festival correspondant au début de la floraison des chrysanthèmes (voir l'article sur la fête des chrysanthème). On peut également penser à la fête des filles, qui est associée à la fleur de pêcher qui repousse les mauvais esprits, ou à la fête des garçons, durant laquelle des bains d'iris sont organisés pour les petits garçons qui portent une couronne de feuilles d'iris tressée, afin de purifier leur corps et leur esprit. 

La religion shintoïste exerce une forte relation avec le vivant, considérant chaque élément de la nature comme relié à un esprit que l'on peut vénérer. Le bouddhisme prolonge cette vision en voyant dans les fleurs une vérité divine que l'on doit tenter d'approcher par la contemplation et la méditation. Le Bouddha lui même est toujours représenté assis sur une fleur de lotus et une histoire raconte que Bouddha aurait montré cette fleur à ses disciples en déclarant : « Je vous cède aujourd'hui tout le secret de notre philosophie : le voici. »

Compagnes des religieux, les fleurs deviennent des offrandes que les moines bouddhistes placent sur les autels à certaines occasions. C'est ce qui sera à l'origine de l'ikebana, l'art de disposer les fleurs. Dans ces arrangements méticuleux et raffinés, les fleurs sont porteuses de sens, elles peuvent exprimer la gratitude, l'amour pour une divinité ou un être aimé… Elles sont souvent présentées par trois, évoquant l'Homme, la Terre et le Ciel. Initialement considéré comme un art pratiqué par les hommes et la noblesse, il s'ouvre aux femmes vers le XVIIIe siècle, se popularise, et accompagne désormais des fêtes ou des cérémonies de manière plus systématique.

En 1445 est publié le plus ancien ouvrage décrivant l'ikebanaSendenshō (Principe des Fleurs) de Soami Nakao, qui décrit 53 arrangements à concevoir en fonction des évènements. Et c'est dans cet ouvrage que l'on parle de l'hanakotoba (花言葉), le langage des fleurs.


Des saisons et des fleurs 

En effet, au Japon, contrairement au langage des fleurs victorien, le hanakotoba est profondément lié aux saisons et aux festivals. Chaque fleur porte, en fonction de leur période de floraison, une, ou plusieurs significations qui permettent d'évoquer des idées, de figurer un sentiment, de raconter des histoires. On les retrouve sublimées, dans la peinture, dans les estampes ou parsemant les kokeshi, les éventails, la céramique, les kimonos... 

Chaque saison est ainsi l'occasion de se rassembler et de s'émerveiller autour de la floraison d'une fleur, on vous fait ici une présentation poétique, avec des haikus qui les évoquent : 

  • A la fin de l'hiver  

La fleur de camélia (tsubaki 椿) est associée depuis les temps anciens au divin. On la retrouve d'ailleurs beaucoup autour de temples ou utilisée lors de cérémonies religieuses. Cette fleur, qui fleurit à la fin de l'hiver, a pour particularité de faner sans que ses pétales et son calice ne se séparent, ce qui lui donnerait une mort « noble », qui en fait donc le symbole des samouraïs, représentant leur aspiration.

estampe japonaise de Kawarazaki Shodo, camélia rouge




« Un seul bruit 

Au clair de lune - 

La chute des camélias blancs »

- Takakuwa Rankō




Estampe Japonaise de Kawarazaki Shōdō - Camélia


La fleur de prunier (ume, 梅), symbolise le courage selon l'hanakotoba. En effet, dès la fin de l'hiver, alors que le sol est encore recouvert de neige, elle est la première fleur à s'ouvrir, annonçant la venue du printemps, faisant d'elle un symbole de persévérance et d'espoir. Une fête lui est d'ailleurs dédiée en février : le Ume Matsuri, durant lequel les Japonais célèbrent sa floraison. La fleur, en fonction de sa couleur, porte un sens différent : en blanc elle est le symbole de l'élégance, en rose de la grâce et en rouge de la vitalité. 

Estampe Japonaise d’Utagawa Hiroshige montrant le tronc noueux du prunier célèbre de Kameido en fleurs, avec promeneurs au loin.




« Fleur de prunier éclose avant l'heure

je lui ai donné un nom 

pétales de neige »

- Sōseki



Estampe Japonaise de Hiroshige - 100 vues d'Edo, Le jardin de pruniers à Kameido


  • Au printemps 

Dans les Notes de chevet de Sei Shōnagon, le sakura (la fleur du cerisier japonais) est le symbole de l'impératrice, de l'être aimé. Elle est le fil conducteur de l'art japonais depuis le XIe siècle, et c'est l'une des fleurs les plus représentées dans les estampes. Elle évoque souvent la beauté éphémère, en raison de sa brève éclosion et de sa chute qui rappellent aux hommes la brièveté de la vie et le renouveau. Incarnant un idéal de beauté, son éclosion est vue comme plus précieuse car éphémère et fragile. C'est pourquoi dans le passé, le sakura symbolisait l'idéal de vie d'un samouraï, qui devait vivre d'une belle façon et mourir au sommet de cette beauté.

Estampe japonaise de Chikanobu montrant trois femmes de cour sous un cerisier en fleurs, dans une scène nocturne au palais impérial, avec kimonos et architecture traditionnelle.

Estampe Japonaise de Chikanobu - Dames de cour une nuit de printemps

 

« Fleurs de cerisier 

dans la nuit - de belles femmes 

descendant du ciel »

Issa


L'iris (shōbu 菖蒲), présent également en cette saison, représente la fécondité, ainsi que la bravoure et la virilité de par la forme de ses feuilles qui ressemblent à la lame d'un sabre de samouraï. Cette fleur est également vue comme protectrice contre les mauvais esprits, elle est porteuse d'espoir et de pureté.

Très souvent représentée, elle aussi, on la retrouve tout particulièrement dans les estampes illustrant des scènes des contes d'Ise (Ise Monogatari), l'un de ces récits se situant près d'un étang d'iris célèbre sur lequel un pont de bois à huit segments serpente sur l'eau. Ce pont, Yatsubashi, dans la Province de Mikawa est un sujet indissociable des iris d'eau dans la peinture classique tout comme dans les estampes anciennes.

Estampe Japonaise en triptyque de Kunisada, personnages sur un ponton admirant les iris

Estampe Japonaise de Kunisada - Narihira sur un ponton aux iris

 

« L'eau les dessine,

Puis l'eau les efface, 

Les iris »

Chiyo-mi 

 

La pivoine (botan 牡丹) est considérée comme la « reine des fleurs » par les chinois, elle fut importée au VIIIe siècle de la Chine au Japon. C'est depuis une des fleurs les plus populaires du pays. Dans les jardins, la pivoine est souvent présente, isolée des autres fleurs par des cloisons en roseaux. Elle représente l'indépendance, la force physique, en raison de sa tige rigide qui ne se courbe pas. Elle est également liée à la fortune et à la prospérité de par sa floraison majestueuse, d'où sa présence lors des mariages. Symbole féminin, on la trouve également dans les tatouages associée au karajishi (le lion japonais mythique) car elle protègerait l'animal des piqûres d'insectes. Elle est également associée à la saison Kokuu ou la pluie des grains (Voir l'article sur les saisons).

Vous pouvez admirer les jardins de pivoines, si vous vous rendez au Japon, en particulier celui de Sukagawa Botan'en, dans le département de Fukushima, où sur dix hectares, les diverses variétés de pivoines enchantent les Japonais au mois de mai.  Enfin, son absence d'épines en fait une métaphore de la bienveillance.



 

« Sur la pivoine blanche 

un insecte se pose -

trait final »

- Ishi Kanta


 

Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Pivoines blanches

 

La glycine (fuji ) est associée à la noblesse depuis la période Heian, lorsque le clan Fujiwara (littéralement : « plaine de glycines ») dominait la cour impériale. Dans le hanakotoba, celle-ci exprime un amour tendre. On la retrouve dans de nombreux parcs, comme celui d'Ashikaga dans le département de Tochigi où se trouve une glycine géante de 160 ans, classée monument naturel. Sa longévité en fait le symbole de l'immortalité.

Estampe Japonaise de Yoshida Tôshi représentant les branches noueuses des  glycines millénaires du jardin Tōka-en



« Fleurs de la glycine,

Baissant seulement la tête

 Pour les adieux »

- Etsujin


Estampe Japonaise de Yoshida Tо̄shi - Glycine

  • Durant l'été

L'hortensia (ajisai 紫陽花) est une fleur symbolisant, au temps des samouraïs, le manque de loyauté en raison de son changement de couleur (en fonction du pH du sol). Cette variabilité faisait qu'elle n'était pas appréciée et qu'elle était utilisée dans la poésie comme une métaphore de l'inconstance et du libertinage. Aujourd'hui, cependant, cette fleur a changé de signification, et peut exprimer une reconnaissance profonde envers quelqu'un, ou des excuses sincères après avoir commis une faute. En raison de leur floraison en juin, au moment de la saison des pluies au Japon, qui annonce l'été, les hortensias servent souvent de symbole pour représenter cette période.

Estampe Japonaise de Kamisaka Sekka représentant des fleurs d'hortensias devant une clôture en bambou, sur un fond doré inspiré de l'école Rinpa


 

« Pluie d'automne -

les hortensias 

se décident pour le bleu »

- Masaoka Shiki


Estampe Japonaise de Kamisaka Sekka - Hortensias

Le lotus (hasu ) est une fleur associée au bouddhisme. Avec ses racines plongées dans la vase opposées à la magnificence de ses fleurs posées sur l'eau, elle représente l'élévation de la conscience et de l'esprit au-dessus du corps lors de la méditation, ce qui en fait un symbole de spiritualité. Comme l'hortensia, ses couleurs sont porteuses de différentes significations, le lotus blanc est un symbole de pureté et de perfection, le rose est associé à Bouddha, le rouge à l'amour, le bleu à la connaissance et le jaune ou le violet à la renaissance.

Estampe Japonaise de Mibugawa Junichi représentant une fleur de lotus rose à la surface de l'eau



 

« Fleur de lotus -

là-bas 

un monde lointain »

- Yamaguchi Seishi




Estampe Japonaise de Mibugawa Junichi - Fleur de lotus


  • A l'automne 

Enfin, le chrysanthème (kiku 菊), la fleur évocatrice de l'automne au Japon fut choisie par la famille impériale pour en faire leur emblème. On le retrouve ainsi sur différents symboles du Japon, comme sur le sceau impérial, les passeports japonais, ou les pièces de 50 yen. En raison de sa forte résistance, elle permet également de figurer l'immortalité et la longévité.

estampe japonaise de kamisaka sekka momoyogusa chrysanthème

 

Estampe Japonaise de Kamisaka Sekka - Chrysanthèmes

 

« Après la pluie 

Les chrysanthèmes

Imperceptiblement se relèvent »

- Bashō

 

D'autres fleurs sont présentes dans le hanakotoba que les Japonais apprécient, telles que les lycoris, les fleurs de pêcher, les azalées, les cosmos, les tournesols et bien entendu les érables devenus rouges à l'automne. La représentation de ces fleurs dans les estampes a aussi donné lieu à un genre particulier : les kachō-ga (voir l'article), où une fleur est associée à un oiseau. 

Et pour éclairer encore l'amour des Japonais pour les fleurs, on peut évoquer le jeu si populaire du hanafuda. Un jeu de cartes, bien ancien qui date du XVIe siècle, s'inspirant d'un jeu importé par les Portugais que les Japonais ont interprété en transformant les images guerrières en images de fleurs. A l'origine, ces cartes étaient d'ailleurs estampées avec la technique de la gravure sur bois. 

Vous l'avez compris, le Japon est aussi le pays des fleurs, que les artistes ne se lassent pas de sublimer tout comme les Japonais qui s'émerveillent des différentes floraisons à chaque saison. Et n'oublions pas que ce sont ces représentations florales qui seront les premières à se retrouver en Europe, sur les œuvres des artisans des arts décoratifs, verriers, ébénistes, céramistes, à la fin du XIXe siècle, pleinement influencés par les arts arrivés du Japon, initiant le mouvement du Japonisme. (bientôt un article sur ce thème).

Laissez-vous maintenant bercer par les fleurs qui parsèment les estampes avec tant de poésie !

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