Vous êtes nombreux à admirer ces rouleaux suspendus, si caractéristiques d'un intérieur japonais. Nous vous proposons ici un petit tour d'horizon pour comprendre un peu mieux leur histoire, leur fabrication et leur fonction .
Tout d'abord une petite précision terminologique : en France on utilise souvent le terme de kakemono (掛物) au lieu de kakejiku (掛軸). Un kakemono est un terme générique pour désigner tout ce qui s'accroche, il veut littéralement dire « objet suspendu ». Le kakejiku est un terme plus précis. Il désigne une calligraphie à l'encre sumi ou une peinture, sur papier washi ou sur tissu, monté sur un rouleau de soie selon une technique traditionnelle très codifiée.
Mais ce qu'il faut retenir en premier lieu, c'est qu'à la différence de nos habitudes occidentales d’accrocher un même tableau en permanence ; au Japon, et plus généralement en Asie, on va accrocher un kakejiku différent selon la saison, pour une cérémonie bouddhique ou lors de la cérémonie du thé. Il n'est pas fait pour rester toujours en place, on fera varier l'image sur le mur au gré du temps qui passe, selon les saisons ou les célébrations. C'est pourquoi il est régulièrement rangé avec précaution, dans sa jolie boîte en bois.
Le kakejiku est le reflet cette esthétique japonaise qui s'attache à l'impermanence des choses, à l'éternel passage du temps et des saisons qui le ponctuent.
Oiseau en vol et feuillage d'automne de Hirafuku Hyakusu
Il accompagne la vie quotidienne
Le kakejiku est suspendu traditionnellement dans le tokonoma des maisons japonaises. Cette petite alcôve est une niche discrète très légèrement surélevée, elle est un espace sacré de la maison dédié à l'art, ou l'on retrouve à côté de notre kakejiku, un bonsai ou un ikebana, invitant à apprécier le moment présent. Comme on l'a dit le kakejiku sera changé selon la saison, à l'occasion d'un évènement particulier de la vie, d'une fête ou d'une cérémonie, ou de l'accueil d'un invité. Il est le reflet de l'atmosphère de la maison et va permettre d'exprimer un état d'esprit du moment. Il est présent également dans la pièce où se déroule la cérémonie du thé, on l'appelle alors le chagake, et en dehors de la maison il est présent dans tous les dōjō, souvent calligraphié de préceptes du budō.
On va retrouver dans les thèmes des œuvres des sujets récurrents, comme les symboles de la longévité et de la fidélité représentée par le pin, la grue, ou la tortue ; la bonne santé illustrée par six courges en forme de gourde, entourées d'une liane ou encore le bambou qui par ses qualités à ne pas rompre évoque aussi la bonne santé face aux épreuves. Et bien sûr, comme toujours au Japon, les saisons sont des images incontournables, ainsi les pruniers ou cerisiers en fleur ou les herbes du bonheur (les adonis) seront présents sur les kakejiku prêts à accompagner le printemps, tout comme les feuilles d'érables écarlates pour l'automne ou les flocons de neige pour l'hiver. Ces kakejiku liés au saisons sont des shikigake.


Six calebasses protectrices de Shosai Mubyo. Grues et tortues de longévité
D'autres thèmes sont privilégiés par les peintres, comme les paysages de montagnes et de vallées, souventtrès inspirés par la peinture chinoise, les oiseaux et les plantes (les kachō-ga) toujours très liés aux saisons , les représentations des divinités bouddhiques ou shintō et bien sûr l'art de la calligraphie où des poèmes ou des préceptes de philosophie zen deviennent sujets de l'œuvre.


Lotus et calligraphie zen Paysage de montagne de Seisho
Leur histoire : de la Chine au Japon
Les kakejiku sont arrivés au Japon pendant la période Asuka, en même temps que l'introduction du bouddhisme en provenance de Chine, quand les moines revenant d’Inde, de Chine et de Corée, ont rapporté de précieux rouleaux de sutras. Les premiers rouleaux présentaient ainsi des peintures bouddhiques et étaient exposés comme des objets sacrés.
Au fil du temps, les rouleaux suspendus sont devenus partie intégrante de la culture aristocratique japonaise. Pendant les périodes de Kamakura et Muromachi, la cérémonie du thé influence la décoration des intérieurs et le tokonoma, l'alcôve décorative, devient un espace important au sein de la maison et le kakejiku en prend la place principale. Tout au long de l'ère Edo, et jusqu'à aujourd'hui le kakejiku va devenir indispensable à toute maison japonaise.
Une fabrication minutieuse
Monter un kakejiku est très complexe et demande plusieurs techniques aux règles très précises. Différentes matières sont utilisées : la soie, le papier washi, des colles.
L'œuvre est donc au centre, les parties qui entourent la peinture, en haut et en bas ainsi que les bandes étroites sur les côtés sont également en soie aux motifs fondus plus ou moins luxueux; La partie supérieure représente le ciel (ten 天) et la partie inférieure, la terre (chi 地) ; les parties latérales sont les piliers, reliant le ciel à la terre (hashira 柱).


L'ensemble est marouflé sur du papier washi, le célèbre papier japonais, tendu en haut et en bas autour de baguettes de bois.
Quand on regarde ces rouleaux, une fois accrochés on remarque qu'ils sont asymétriques, avec une partie supérieure plus longue et une partie inférieure plus courte. Cela est dû à deux raisons :
- Les kakejiku sont toujours longs, même s'ils peuvent avoir des formats différents mais ils sont toujours vus depuis une position assise, donc avec une vue légèrement d'en dessous, la partie supérieure plus longue corrige cela et équilibre la composition.
- Une section supérieure plus longue offre une plus grande protection (plus de couches) lorsque l'on roule le rouleau pour le ranger dans sa boîte en kiri (paulownia).

Chacune des parties du kakejiku est un symbole
Le kakejiku est un ensemble de différents tissus de soie, marouflés sur du papier et qui vont encadrer l'œuvre (peinture sur soie ou sur papier). Différentes soies sont utilisées, plus ou moins chatoyantes, ou discrètes pour sublimer l'œuvre centrale. Toutes ces différentes parties et bien des détails vont participer à l'harmonie de l'ensemble.
Le Honshi ou l'œuvre principale
Le honshi (本紙) désigne la peinture ou la calligraphie centrale. Si le honshi est exécuté sur papier, on l'appelle shihon (紙本) ; s'il est sur soie, on le nomme kenpon (絹本).
Les Ichimonji : tissus attachés au-dessus et en dessous de l'œuvre principale

Les ichimonji (一文字) sont les bandes horizontales étroites fixées au-dessus et en dessous du honshi. Elles soulignent l'œuvre. Elles tirent leur nom du caractère chinois pour « un » (一), dont leur forme rappelle la silhouette de la pièce de tissu.
Le Chūmawashi : encadrement central
chūmawashi (中廻し)est la bordure en soie qui encadre complètement à la fois le honshi et les ichimonji, souvent d'une teinte différente. Cette partie qui sert d'écrin à l'oeuvre apporte une touche très importante à l'apparence générale, elle est souvent appelée simplement chu ou chuberi.
Le Ten et le chi : les parties supérieure et inférieure
Les parties supérieure et inférieure du rouleau, connues sous les noms de ten (天, « ciel ») et chi (地, « terre »), respectivement, encadrent le chūmawashi. Elles peuvent aussi être appelées kami (上, qui signifie « haut ») et shimo (下, « bas »). Comme nous l'avons dit, de taille différente, elles sont comme une introduction et une conclusion à notre regard sur l'oeuvre.
Le Fuutai : bandes de tissu décoratives
Le fuutai (風袋) se compose de deux bandes de tissu qui pendent du ten (ou kami). Selon une théorie chinoise, elles furent ajoutées à l'origine pour éloigner les oiseaux ou les insectes. Généralement, le même tissu utilisé pour les ichimonji est employé pour le fuutai.
Les Jikugi
Les baguettes qui soutiennent le rouleau sont les jikugi (軸木) et l'extrémité, parfois en corne est le jikusaki (軸先).
Les Jikusaki : extrémités de la tige du rouleau
Les jikusaki sont les éléments décoratifs fixés aux extrémités gauche et droite de la tige du rouleau. Généralement fabriqués en ivoire, ils peuvent également être réalisés en laque, métal ou cristal.

Enfin ils sont rangés, une fois roulés, dans une boîte en bois de kiri (de pauwlonia)
Vous en savez un peu plus sur cette manière toute japonaise de faire entrer une oeuvre chez soi, de la choisir selon l'état du moment, la beauté de la saison et la symbolique qu'elle contient. Vous pouvez venir les admirer à la boutique et découvrir tous les détails qui créent leur harmonie singulière.

Kannon, divinité de la compassion de Kukada Taika
Sources qui nous ont aidées à la rédaction : Guide illustré du Japon traditionnel, tome 1 architecture et objet du quotidien ; éd : Sully Le Prunier, 2019
Le Site de Jocelyne Derudder : https://kakejiku-derudder.fr/kakejiku








