Kinoshita Taika : quand l'estampe japonaise rencontre les Beatles

Kinoshita Taika : quand l'estampe japonaise rencontre les Beatles


Nous sommes ravies de vous présenter aujourd'hui un nouvel artiste dans notre sélection : Kinoshita Taika (木下泰嘉). Il y a quelques semaines, nous avons eu la chance de le rencontrer à la galerie. Entre sa passion pour les fleurs, son admiration pour le mont Fuji et son amour des Beatles, voici le portrait d'un artiste contemporain qui ne cesse de nous surprendre.


Son parcours :

Né en 1957 à Hiroshima, Kinoshita Taika est diplômé en 1980 de l'école des Beaux-Arts de Sо̄kei (創形美術学校) située dans la ville de Toshima dans le département de Tо̄kyо̄, puis est diplômé en 1981 du cursus spécialisé en gravure du même établissement. Il part ensuite à la découverte du monde, et notamment en Europe via un programme d'études de l'Agence des affaires culturelles japonaise.

Fin 1981, Kinoshita Taika entreprend un voyage de deux mois à travers le continent américain, des États-Unis jusqu'au Pérou en passant par le Mexique. C'est en survolant les géoglyphes de Nazca à bord d'un petit avion Cessna que l'artiste vit une expérience déterminante pour son évolution artistique. Ces immenses figures l'orientent vers un travail centré sur la ligne plutôt que vers le pointillisme monochrome qu'il pratiquait jusque-là : la gravure au criblé, l'une des premières techniques de gravure européenne consistant à cribler la surface de la planche de bois d'une multitude de petits points ou perforations à l'aide d'outils pointus. Ainsi, à la suite de ce voyage, Kinoshita passe du noir et blanc à la couleur. Selon lui, c'est paradoxalement aussi loin du Japon qu'il redécouvre la sensibilité des saisons japonaises, ce rapport si particulier à l'éphémère et au cycle du vivant qui infusera durablement son travail ultérieur sur les fleurs et la nature.



Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Tulipes jaunes, GET BACK 83-B (20 July) 


Avant de se consacrer entièrement à sa propre œuvre, Kinoshita a longtemps hésité entre deux voies : devenir artiste à part entière, ou rester maître imprimeur au service d'autres créateurs. Il a d'ailleurs imprimé pendant huit ans pour des artistes comme Takahashi Rikio, Iwami Reika ou Isomi Teruo, une expérience fondatrice pour sa maîtrise technique. 

Kinoshita Taika est régulièrement présent dans de grandes biennales internationales, et sa carrière est depuis jalonnée de nombreuses récompenses. Parmi elles, on retrouve notamment le prix d'excellence au 4ᵉ Grand Prix des arts de Hiroshima en 1994, le grand prix de l'exposition internationale de gravure de Slovénie en 1998, ou encore des prix à la biennale de gravure sur bois de Hida-Takayama et à la triennale de gravure d'Aomori en 2001. En 2008, il s'est même essayé à un exercice bien différent de ses estampes habituelles pour une commande très particulière : la réalisation des fusuma (panneaux coulissants peints) du temple Myōen-ji à Hiroshima.


Ses sources d'inspiration :

Lycéen, Kinoshita Taika affectionnait particulièrement le travail de Munakata Shikо̄ et les œuvres de Paul Cézanne. Puisant son inspiration dans la nature, ce sont les fleurs de Georgia O'Keeffe qui l'ont marqué durablement. Cette peintre américaine, disparue en 1986, est notamment connue pour ses immenses tableaux de fleurs en gros plan et aux formes presque abstraites. Les premières estampes de Kinoshita jouent d'ailleurs sur un contraste entre la sérénité des fleurs au premier plan et des arrière-plans évoquant l'action painting de Jackson Pollock. Tout comme son inspiration puisée dans le traitement du noir de Kazuki Yasuo, cela se retrouve en particulier dans les fonds sombres de sa série Get Back. Ces influences se traduisent également par ses mélanges de techniques : il ne pratique pas uniquement la technique de gravure sur bois propre à l'estampe japonaise, mais aussi la lithographie, la collagraphie, et il rehausse parfois ses œuvres de touches de peinture.



Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Roses rouges, GET BACK 88-G


Kinoshita Taika voue également une grande admiration envers Tsukioka Yoshitoshi. Il collectionne en particulier sa série Nouvelles formes de trente-six fantômes (Shinkei Sanjūrokkaisen 新形三十六怪撰), le dernier grand cycle du maître de l'ère Meiji, peuplé de fantômes et de créatures surnaturelles issues du folklore japonais. L'année dernière, il a d'ailleurs réalisé une œuvre en hommage à Yoshitoshi et sans doute à son estampe Taquiner le chat (Urusasō うるさそう) publiée en 1888 dans la série Trente-deux aspects des mœurs et coutumes (Fūzoku Sanjūnisō 風俗三十二相).



Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Beauté câlinant un chat, d'après Yoshitoshi 


L'omniprésence des Beatles dans son œuvre : 

En tant que grand fan des Beatles, Kinoshita Taika nomme la plupart de ses séries d'après des titres ou des albums du groupe. C'est le cas de Get Back, sa première série consacrée aux fleurs réalisée dans les années 1990. Nous pouvons également retrouver dans son œuvre Here Comes The Sun, Let it Be… L'intention derrière sa série Let it Be est d'ailleurs emblématique de sa philosophie artistique : ne pas se soucier de perdre ou de gagner des concours, se laisser guider par son inspiration et lâcher prise. Let it be ! Sa série consacrée au mont Fuji porte quant à elle le titre Strawberry Fields Forever. Il considère d'ailleurs que le Fuji rouge de Hokusai (Vent frais par vent clair, de la série Trente-six vues du mont Fuji) est l'une des rares œuvres ayant réellement rendu hommage à la montagne sacrée du Japon. Il continue de rendre hommage à Hokusai et en particulier à sa Grande Vague de Kanagawa dans sa série Yellow Submarine.



À gauche : Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Strawberry Fields Forever 47-Y

À droite : Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Yellow Submarine 4


L'une de ses séries les plus récentes, consacrée aux grands temples japonais, est intitulée Magical Mystery Tour. C'est en 1967, pendant l'enregistrement de cet album, que les Beatles se sont initiés à la méditation transcendantale, amorçant leur ouverture à la spiritualité indienne. En reprenant ce titre pour sa série sur les temples, Kinoshita Taika fait se rejoindre la spiritualité japonaise et celle que les Beatles allaient chercher en Inde, et semble ainsi nous inviter à un voyage intérieur en plus d'un voyage à travers les temples du Japon.



Estampe Japonaise de Kinoshita Taika - Magical Mystery Tour 2 (Izumo Taisha)


Nous aimons particulièrement la façon dont Kinoshita Taika fait dialoguer des univers surprenants : la tradition de l'estampe japonaise, l'énergie de la peinture américaine d'après-guerre, et la pop culture occidentale. Dans ses paysages, sa manière de composer l'espace et de traiter la lumière nous rappelle l'esprit de renouveau du Shin-hanga.

Ses représentations du mont Fuji, quant à elles, nous évoquent le travail de deux autres artistes contemporains que nous affectionnons particulièrement : Kunio Kaneko, dont les Fuji éclatants se détachent sur des fonds or et argent, et Namiki Hajime, qui réinvente lui aussi la montagne sacrée, tout comme les fleurs. Chez Kinoshita Taika comme chez eux, la gravure sur bois japonaise, loin d'être figée dans son histoire, continue de se réinventer à chaque génération. 

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